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« La musique militaire est à la musique (…) »

10 avril, 2010

La Toccata de l’Orfeo et ses mystères

 

monteverdi

Bernardo Strozzi, Portrait de Claudio Monteverdi (1640). D.R.

 

Qui n’a jamais entendu la fameuse marche des Gonzague, que ce soit dans la martiale Toccata introductive de l’Orfeo de Monteverdi, ou son adaptation dans le premier chœur de ses Vêpres à la Vierge ? Cette Toccata de l’Orfeo, qui s’apparente à une fanfare militaire, est remarquable à double titre. D’une part, elle représente le moment où les trompettes intègrent véritablement l’orchestre. D’autre part, cette courte pièce continue de soulever de nombreux problèmes d’interprétation.

Concerto Italiano, dir. Rinaldo Alessandrini 2007 (Naïve). D’autres extraits de versions différentes sont disponibles en fin d’article.

La Toccata de l’Orfeo fait expressément appel à cinq parties de trompettes. Il s’agit là de l’une des premières fois, voire la première, que ces instruments sont réunis à l’orchestre de cour. En effet, les trompettes (notons pour la précision du vocabulaire que le trompette joue de la trompette) sont pendant toutes la période baroque considérés comme des officiers, soit de la maison du prince (la Grande Ecurie à Versailles par exemple), soit de la municipalité (Bach à Leipzig). Leur rôle de paiement est distinct du reste des instrumentistes, et ils jouissent d’un statut privilégié. Dans la théorie des affects liés aux timbres, l’usage de la trompette traduit ainsi l’apparat militaire, les interventions divines, ou encore le Jugement dernier, ou plus généralement rehaussent l’éclat de l’orchestre pour les occasions particulièrement solennelles.

La partition de l’Orfeo correspond exactement à la pratique des ensembles de trompettes de l’époque, qui interprétaient souvent de courtes pièces lors des cérémonies. Toutefois, Monteverdi a entièrement composé les 5 parties, au lieu de recourir à l’écriture d’une partie unique à partir de laquelle chaque musicien échafaudait sa partie avec une grande souplesse. Ce côté improvisé et modulable permettait aux trompettes de s’adapter sans surprise aux circonstances de l’exécution (processions plus longue que prévue, etc.). Expliquons-nous un peu plus clairement en nous aidant de l’édition d’E. H. Tarr de Tout l’art de la Trompette de Cesare Bendinelli paru en 1614 (Tutta l’arte della trombetta) :

  • le « Principale » joue la partie écrite sur la partition
  • le « Vulgano » joue une harmonique en dessous
  • « Quinta », « Alto » e « basso » jouent les notes fondamentales
  • enfin, le « Clarino », partie la plus aigüe improvise sur la voix du principale.

La Toccata de l’Orfeo reprend donc exactement ces pratiques, tout en les figeant puisque même la partie de clarino, normalement improvisée, est ici écrite de toutes pièces. Les parties de Clarino, Quinta, Alto e basso, Vulgano, Basso sont ainsi clairement mentionnées sur la partition de Monteverdi. 

Sourdines, percussions et autres ratons-laveurs…

Quand bien même la partition de l’Orfeo est l’une des plus détaillées qui nous soit parvenue parmi les opéras du début du XVIIème siècle, la Toccata pose de nombreux problèmes d’interprétations sur lesquels musicologues et artistes continuent de débattre depuis plus de 40 ans. Nous évoquerons ici certains points qui illustrent la difficulté de parvenir à une exécution la plus fidèle possible aux circonstances de création de l’œuvre.

Tout d’abord, Jürgen Jürgens a été le seul à défendre l’hypothèse d’une exécution de la Toccata à la fois au début de l’Orfeo, mais également à la fin, après la Mauresque, ce que la partition n’indique pas. Selon lui, la reprise de la Toccata ponctuerait le départ des Gonzague, Princes de Mantoue, et signalerait ainsi la fin de la représentation. Cette vision à la justification plausible mais très peu étayée demeure marginale (Jürgen Jürgens 1974).

La plupart des interprètes admettent que la Toccata devait être jouée 3 fois, avant le Prologue. La plupart du temps, la seconde reprise est jouée par le reste de l’orchestre (Harnoncourt, Savall, Alessandrini, Cavina…) Pour des raisons d’enchaînement des tonalités, la dernière reprise est parfois interprétée avec des sourdines (Harnoncourt 1968).

La Toccata est rarement interprétée avec uniquement 5 trompettes (Cavina), les parties étant distribuées entre trompettes, sacqueboutes et cornets pour plus de coloris. Parfois, comme chez Garrido, les cordes sont adjointes dès l’exposition du thème, ce qui est relativement discutable.

Le caractère résolument martial de la composition, et le fait qu’on la retrouve dans les Vêpres à la Vierge ont conduit à penser à juste titre que cette œuvre était emblématique de la famille des Gonzague de Mantoue, constituant en quelque sorte leur « hymne ». Cette rutilance est parfois appuyée par l’introduction de percussions : nacaires (sorte de timbales), ou tambours qui rythment de manière plus ou moins envahissante la Toccata. Certains musicologues italiens tels Stefano Aresi contestent cette attitude, qui serait incompatible avec les codes du théâtre de cour.

Quoiqu’il en soit, le mélomane sera tout autant sensible à la rigueur scientifique qu’à l’esthétique sonore du résultat, et nous vous invitons ainsi à juger sur pièces à partir de quelques extraits de versions depuis la verdeur pionnière d’Harnoncourt (1968) à l’italianité d’Alessandrini (2007). 

Et… vive les Princes de Gonzague ! 

Sébastien Holzbauer

 

Extraits d’interprétations choisies de la Toccata (les commentaires ne valent que pour cette pièce et non les enregistrements dans leur globalité) 

The Edward H. Tarr Brass Ensemble, dir. Michel Corboz 1968 (Erato) : des musiciens surpeuplés, combinant cordes modernes et cuivres anciens approximatifs, ainsi que des percussions. Les 3 reprises ne sont pas réellement différenciées en termes de couleur instrumentale et d’effectifs. 

Concentus Musicus Wien, dir. Nikolaus Harnoncourt 1968 (Teldec) : la première version sur instruments d’époque. Les cornets sont d’une terrible aigreur, les trompettes jouent au quart de ton près mais quel panache et quel splendeur martiale ! On notera les combinaisons instrumentales très variées pour chacune des reprises. 

Hamburger Bläserkreis für alte Musik, Jürgen Jürgens 1974 (Archiv) : une lecture robuste, grinçante, peu nuancée, agrémentée de timbales, et d’une raideur digne d’un défilé de hallebardiers.

Ensemble Elima, dir. Gabriel Garrido 1996 (K617) : la surprise est de taille, les cuivres sont totalement absent de l’exposition du motif ! Un tempo très vif, des nuances qui atténuent les temps forts, des petites flûtes et des cordes qui improvisent des ornements dans la 3ème reprise… Une version très musicale et radicalement différente. 

Le Concert des Nations, dir. Jordi Savall 2002 (DVD Opus Arte) : une lecture à la fois virile et sensuelle, extrêmement bien balancée, et au tempo vif.

 

La Venexiana, dir. Claudio Cavina 2006 (Glossa) : une version d’une rude austérité qui n’est pas sans rappeler la vision pionnière d’Harnoncourt. La deuxième reprise est interprétée par les cordes et le théorbe. Les effectifs chambristes introduisent un climat assez intime.

Concerto Italiano, dir. Rinaldo Alessandrini 2007 (Naïve) : de belles percussions et un rythme très martial. Les ornements sont nombreux.