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La pluie tombait à torrents, et notre homme s’arrêta un moment avec ses chevaux pour appeler le garde,…

12 janvier, 2014

Michael Kohlhaas

réalisé par Arnaud des Pallières, avec Mads Mikkelsen, Bruno Ganz

(122′, 2013 – France)

La pluie tombait à torrents, et notre homme s’arrêta un moment avec ses chevaux pour appeler le garde, qui bientôt apparut à une fenêtre de sa maisonnette avec un air de mauvaise humeur. Le marchand de chevaux le pria d’ouvrir la barrière. « Que signifie donc ceci ? » demanda-t-il ensuite, pendant que le garde sortait sans se presser de sa maison.

H von Kleist, Michael Kohlhaas

Attention (spoilers)

A l’occasion de sa sortie en DVD, glissons quelques mots sur ce Michael Kohlhaas, qui ne fit pas les délices de la croisette et bénéficia d’une diffusion médiocre dans les salles obscures. Pourtant, le film s’avère imparfait quoique tout à fait remarquable. Côté musical, la bande son âpre de Martin Wheeler : quelques percussions, une viole. Soudain, Les Witches apportent une opulence puissante et ironique avec une adaptation de « Drive the cold winter away, The beggar boy » de John Playford, et la douceur de la flûte semble presque incongrue devant la rudesse du paysage, du personnage, et de l’histoire.

Mais revenons au thème du long-métrage, d’après le fameux roman de Kleist, d’une modernité et d’une économie surprenantes, qui s’était inspiré d’un fait divers réel. Son Michael Kohlhaas conte les malheurs d’un éleveur de chevaux prospère, qui se fait confisquer par un seigneur local deux de ses cheveux pour un droit de péage qui est pourtant aboli. Ses tentatives multiples de demander réparation et de saisir la justice seront vaines, et l’Electeur de Saxe n’acceptera de négocier que lorsque le maquignon, indigné et furieux, laissera libre court à sa révolte, assemblant une bande armée pillant et ravageant la contrée. Justice sera finalement rendue, une justice aussi équitable que tardive, aussi inutile que cette révolte de principe (alors que l’éleveur aisé aurait pu simplement oublier l’incident), et qui emportera ici dans son sillage nombre de cadavres, de pillages, d’exactions, de procédures, d’espoirs mal compris de ses suiveurs, d’effroi chez les nobles, de compassion enfin chez la Princesse. Paraphrasant le début de la nouvelle, la passion de la Justice poussée à l’excès poussa le maquignon à devenir brigand et meurtrier.

D.R.

Si Schlondorff avait déjà adapté le roman dans un rare film de 1969 où il faisait explicitement référence à Mai 68 et à la révolte contre l’autorité, son adaptation était à la fois plus fidèle et plus didactique. Ici, l’ensemble est transposé dans les magnifiques paysages, d’une rudesse désolée, des Cévennes et du Vercors. Les décors et costumes, évocateurs et minimalistes, sont si peu intrusifs, qu’ils insistent sur l’universalité du thème. Pas de scène urbaine (mis à part le cabinet de l’avocat), peu de paroles, la nature sauvage est reine. La vision est épurée, théâtrale, et s’éloigne grandement de l’ouvrage qui fourmille de détails, comme ce « magnifique château sur les bords de l’Elbe, en territoire saxon » qui se transforme en simple masure de pierre, peu différente de celle de Michael Kohlhaas. La scène initiale où une pathétique branche figure le péage voit les chevaux confisqués presque immédiatement face à un Michael Kohlhaas scandalisé, alors que la nouvelle insiste sur la familiarité de Michael Kohlhaas avec les fonctionnaires, sa volonté de s’acquitter du droit de péage sans sourciller, ses négociations avec le seigneur blasé qu’il dérange au milieu d’une fête avec d’autres chevaliers, la beauté des bêtes qui tentent l’assemblée qui refuse cependant de les acheter mais s’enquiert du prix… Le regard très elliptique d’Arnaud des Pallières rend également l’intrigue simplifiée difficile à suivre : par exemple, personne ne saura que le Baron après le sac de son château s’est réfugié auprès de sa tante, vieille abbesse « pieuse, sainte et charitable » et non auprès du premier couvent venu. En outre l’adaptation retire toute l’épopée guerrière et les tractations politiques du roman, K s’affirmant comme une réelle menace vis-à-vis de l’Etat, soutenu par l’opinion publique qu’il prend à témoin de son injustice. Enfin, la composante surnaturelle de la Bohémienne et de son talisman, qui s’insérait mal avec le propos, est escamotée.

D.R.

La violence du roman lyrique et enflammée, traduisant l’exaltation progressive du personnage, se mue ici en carnage froid, détaché, minéral comme le paysage. Du sang sombre coule sur les pierres, et les carreaux d’arbalète à mouffle, à l’efficacité indéniable, claquent comme des coups de fusil moderne, précis, meurtriers, sans l’ombre d’un pittoresque à la Ivanhoé façon Technicolor. Les impératifs budgétaires mais aussi la volonté du cinéaste conduisent à une lecture d’une sécheresse minimaliste, où soudain une étoffe un peu plus colorée paraît tout de suite d’une ostentation déplacée.

L’approche du réalisateur prive ainsi ce Michael Kohlhaas de sa civilité, de ses rapports sociaux, du cadre de son époque. Pas de palais, de cour de justice, de grande bataille, de tractations politiques (l’Empereur refusant de reconnaître l’amnistie accordée par l’Electeur de Saxe), d’exécution publique, les foules sont bannies, les habitants comme la cour dissipés. Les tissus et les personnages, tous crasseux à l’exception de la Princesse d’Angoulême (qui remplace l’Electeur), sont couleur de cendre, se fondent avec la terre, rendent les personnages minuscules face aux grandioses panoramiques d’une nature décharnée et hostile. Les causses gigantesques rendent encore plus ridicules les minuscules hordes gesticulantes, chevauchant sur des horizons cadrés tellement haut que les silhouettes sont contenues contre le bord de l’écran. Au lieu d’aller à Dresde pour sa reddition et sa rencontre avec la Souverain, Michael Kohlhaas se retrouve dans sa cour de ferme, nu après un bain (une tentative comique avortée ?), face à une Princesse sortie de nulle part.

Les lieux comme les noms n’ont donc plus d’importance sur cette scène désincarnée. Luther n’est plus mentionné, si ce n’est que l’on apprend que ce théologien protestant a traduit la Bible en langue vernaculaire. On aurait même pu éviter de nommer la Princesse d’Angoulême, et se contenter de « la Princesse », comme du « Baron » (Wenceslas de Tronka). La langue comme les costumes sont modernisés, proches, immédiats, le conflit de classe n’est pas un conflit entre riche et pauvre, mais celui d’un abus de droit car peu de différences sont visibles entre manants révoltés et soldats royaux, seigneurs et paysans.

D.R.

Pas de pittoresque, de « grande scène », mais l’intransigeance d’un homme, incarné de manière puissante et mystérieuse par MM, son légalisme jusqu’au-boutiste destructeur. Son accent étrange ne fait que renforcer la difficulté à le comprendre, à saisir le personnage – peu disert – et ses motivations intimes. A l’inverse du personnage de Kleist qui évolue psychologiquement tout au long du roman et est capable de dîner gaiement avec son avocat en ville, ce Michael Kohlhaas semble à la fois trop énigmatique, solitaire et assuré. Il est aussi moins réaliste que son homologue : le Michael Kohlhaas de la nouvelle était entouré de connaissances et d’amis, possédait une seconde demeure dans les faubourgs de Dresde, prenait conseil, était particulièrement procédurier (sur le conseil et par l’intermédiaire de son ami commandant de ville, il fait remonter une supplique à l’électeur de Brandebourg pour qu’il la retransmette à celui de Saxe), s’enquiert de la guerre entre les Polonais et les Turcs, était doté d’un altruisme (dans la nouvelle, c’est aussi pour que d’autres voyageurs ne subissent pas l’inique péage que Michael Kohlhaas va en justice, et que les frais de procédures sont supérieurs à son préjudice, ce qui ne l’arrête pas). C’était un bourgeois bien intégré, ouvert sur le monde, que sa rage conduit à une rébellion insoupçonnée, à une « exaltation maladive et bizarre », rédigeant des manifestes, « assumant le gouvernement provisoire du monde », incendiant à trois reprise la ville de Wittenberg puis même Leipzig, combattant les corps de soldats qu’on lui dépêche successivement.

L’acteur lui-même avoue dans un entretien au Monde n’avoir pas lu la nouvelle, ni forcément compris tout ce que le réalisateur lui imposait comme langage corporel. Aussi sait-on très peu de choses de son portrait d’éleveur rugueux et silencieux, d’un mutisme digne de celui du seigneur de La Passion Béatrice de Tavernier, dont le Moyen-Age gris et boueux n’est pas sans rappeler cette Renaissance toute en cendres. La révolte des paysans est ici réduite à deux échauffourées, le danger à la apix civile et à l’ordre social demeurant limité sinon anecdotique.  La tourmente des éléments, cette brume, ces tempêtes, reflètent-ils les conflits intérieurs de Michael Kohlhaas, trop monolithique et pourtant au bord des larmes après sa conversation avec Luther sur le caractère vain de sa révolte ? Alors que Luther lui demande la soumission et l’humilité, l’endurance de la souffrance et l’appelle à la reddition, on sent enfin Michael Kohlhaas, si glacial, flancher. Et c’est presque sans se rendre compte de l’immense gâchis qu’à constitué son aventure que l’éleveur monte à l’échafaud, après avoir obtenu gain de cause, le regard dur et vague tandis que dansent les Witches de la bande originale en contrepoint. Et parfois le glaive de la justice comme celui du bourreau est de ceux que l’on regrette.

Viet-Linh Nguyen

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