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La rencontre des Grands Canaux…

1 octobre, 2011

« Indispensable Vivaldi »

Venise, Vivaldi, Versailles

 Antonio VIVALDI (1678-1748)

 

Sandrine Piau (soprano) [10]
Marie-Nicole Lemieux (contralto) [17]
Philippe Jaroussky (countertenor) [18-19]
Furio Zanassi (baritone) [22]
Topi Lehtipuu (tenor) [23]
Concerto Italiano, Rinaldo Alessandrini [1, 5-9, 24-27]
Ensemble Matheus, Jean-Christophe Spinosi [10-19]
I Barrochisti, Diego Fasolis [23]
Le Concert des Nations, Jordi Savall [20-22]
Europa Galante, Fabio Biondi [2-4]

75′, Naïve, 2011

Venise, Vivaldi, Versailles

avec les contributions de Philippe Beaussant , Vincent Borel, Françoise Cruz, Frédéric Delamea et alii et un reportage photos de Georgui Pinkhassov

Naïve éditions, 2011, en coproduction avec Château de Versailles-Spectacles, ISBN : 978-2-35021-247-0

Format : 21 X 26,50, 196 pp.

A ma droite, la lagune, son Grand Canal bordé de palais délicatement rongés par les eaux, balayés par le soleil, avec leurs délicates arcatures gothiques, assoupi dans la torpeur estivale. A ma gauche, l’autre Grand Canal, illusion rectiligne alors que la perspective est forcé, vaste trait, point d’orgue glorieux du domaine d’Apollon, croisement qui permet sur des barquettes, gondoles et vaisseaux de guerre miniatures de se rendre du majestueux à l’intime, du Palais du Soleil à Trianon. Mise à part cette homonymie troublante, beaucoup se sont interrogés, non sur le triple A mais sur le triple « V », le luxueux festival « Venise, Vivaldi, Versailles » qui s’est tenu l’été dernier, afin de célébrer la « Vivaldi édition » du label. S’il faut bien avouer que le CD commémoratif des concerts laisse bien souvent le mélomane sur sa faim de par la succession désordonnée de mouvements et d’artistes dignes d’une bande-annonce ou d’un épisode compressé de cette « brève » émission qui fait actuellement fureur, l’ouvrage qui l’accompagne, quant à lui, mérite toute les attentions.

L’objet est d’abord plaisant, en dépit du choix d’une édition simplement brochée. On goûte le papier épais, la riche iconographie, les grandes marges et les élégantes photographies d’art de Georgui Pinkhassov qui servent d’exergues pertinents à chaque article, puisque l’ouvrage, à la manière d’une revue ou d’un catalogue d’exposition, rassemble en réalité diverses contribution autour des liens – à première vue pourtant peu nombreux – entre Versailles et la Sérénissime. Les photographies occupent ainsi une pleine page à droite, tandis qu’en pendant, la page de gauche se contente d’une sorte de pellicule d’aluminium qui, à l’instar d’un miroir, reflète le cliché. Le procédé est intelligent, le résultat ludique et poétique. On trouve ainsi une vue rougeoyante du Bassin de Latone, l’ombre d’un buste impérial de marbre devant une glace de la Grande Galerie, ou encore un tapis moelleux sur lequel la lumière redessine ses arabesques. Entre les contributions, des reproductions de gravures ou de tableaux, des citations de contemporains telle Mademoiselle de Scudéry, sont jetées ça et là, surprenant gracieusement le lecteur d’autant plus perdu qu’il n’y a ni sommaire, ni tables des matières. Ce livre se veut donc libre butinage, promenade versaillaise avide d’Italie et jalouse de sa gloire.

Anonyme, Vue perspective du Bassin d’Apollon et du Grand Canal avec sa flottille à Versailles (vers 1705),
gouache, rehauts d’or, vélin
© RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot

Parmi les remarquables contributions qui touchent à la fois les arts et la politique, on notera le survol de Philippe Beaussant sur l’ « Art vénitien à Versailles : une invasion en douceur » qui explique la fascination d’ Henri III lors de son voyage en Italie, et les venues des premières troupes de théâtre italien en France, puis la première création d’un opéra italien à Paris, commande du Cardinal Mazarin en 1641 avec la Finta Pazza de Sacrati et la mainmise lulliste, le seul compositeur italien (outre Lully) en poste à la cour étant Lorenzani, maître de musique de la Reine jusqu’à la mort de celle-ci, en 1683. On se plongera aussi avec délice dans le Grand Canal et sa flottille vénitienne qu’examine Raphaël Masson, conservateur au Château. La présence de gondoles sur la Tamise lors du mariage de Charles II en 1662 n’est sans doute pas étrangère au vif désir du jaloux Louis XIV de bénéficier de semblables embarcations « exotiques ». La République lui enverra en 1674 plusieurs de ces embarcations typiques, ainsi que 4 gondoliers. Les inventaires distinguent ainsi des gondoles d’apparat et de plus sobres gondoles de suite noires selon la tradition vénitienne. D’autres embarcations seront copiées dans les ateliers français, avec des dimensions plus importantes. Enfin, on sourira des ambitions protocolaires de l’ambassadeur vénitien à Versailles, qui parvint à bénéficier des honneurs des Têtes Couronnées grâce à Mazarin et eu finalement gain de cause pour être accompagné d’un prince (et non plus un simple maréchal de France) pour ses audiences d’entrée et de congés à compter de 1698 comme le relate doctement Mathieu de Vinha, directeur scientifique du Centre de recherche du Château de Versailles…

Voilà donc un très agréable ouvrage, certes inégal (l’article « Les identités vénitiennes » compilées par notre confrère Yutha Tep ne consistant hélas qu’en quelques réflexions éparses des musiciens autour de Venise), mais très décoratif, d’une lecture agréable, parfait exemple de ce que nos amis d’outre-manche nomment un « coffee-table book ». Alors « indispensable Vivaldi » ? Pas tant que ça, mais le superflu est quelquefois charmant.

Amandine Blanchet

Site officiel de Naïve
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