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La revanche des effacés… (Haendel, Heroes from the shadows – Nathalie Stutzmann, Orfeo 55 – Erato)

Museor
30 décembre, 2014

George Friedrich Haendel (1685-1759)

Heroes from the Shadows

Haendel Orfeo 55 

Liste des airs
 

  1. Sinfonia, Poro
  2. Polinesso Dover, giustizia, amor , Ariodante
  3. Sinfonia, Orlando
  4. Dardano, Pena tiranna, Amadigi di Gaula
  5. Cleone, Sarò qual vento, Alessandro
  6. Arsamene, Non so se sia la speme, Serse
  7. Sinfonia, Partenope
  8. Zenobia, Son contenta di morire, Radamisto
  9. Ottone, Voi che udite il mio lamento, Agrippina
  10. Irene, Par che mi nasca in seno, Tamerlano
  11. Sinfonia, Scipione
  12. Cornelia, L’aure che spira, Giulio Cesare
  13. Sinfonia, Serse
  14. Cornelia, Sesto Son nata a lagrimar, Giulio Cesare

Sesto: Philippe Jaroussky, countertenor

  1. Alceste, Son qual stanco pellegrino, Arianna in Creta

Cello piccolo: Patrick Langot

  1. Bertarido, Se fiera belva ha cinto, Rodelinda
  2. Claudio, Senti, bell’idol mio, Silla

Theorbo: Michele Pasotti

  1. Rosmira, Io seguo sol fiero, Partenope
  2. Ballo di pastori e pastorelle, Amadigi di Gaula

Nathalie Stutzmann, contralto & direction
avec Philippe Jaroussky, countertenor (Plage numéro 14)

Orfeo 55 :

Violons I : Maxim Kosinov, Nicola Cleary, Guillaume Humbrecht, Stephan Dudermel,Ching Yun Tu
Violons 2 : Satomi Watanabe, Fanny Paccoud, Patrick Oliva, Lucien Pagnon
Violes : Marco Massera, Marie Legendre
Violoncelle : Patrick Langot, Anna Carewe
Contrebasse : Pasquale Massaro
Clavecin, orgue : Anna-Maria Oramo
Théorbe : Michele Pasotti
Basson : Michele Fattori
Hautbois : Emma Black, Ingo Müller
Clarinettes : Toni Salar, Juan Ullibarri
Cors : Lionel Renoux, Lionel Pointet

 

1 Coffret-livret 1 CD, Erato, 79’41, 2014

Bien longtemps « chassés, effacés » de nos mémoires par les tenants du rôle titre, les seconds rôles, ces fameux Héros de l’ombre ne méritent pas pour autant d’être négligés, jetés dans les abysses de l’oubli. Nathalie Stutzmann, en tant que contre-alto et chef, leur rend un étincelant hommage en enregistrant ce cd en partenariat avec Erato – Warner Classics. Pour elle, le choix difficile ne fut pas celui de trouver des airs de seconds rôles à mettre en surbrillance, mais savoir lesquels retenir parmi les nombreux opéras de George Friedrich Haendel, environ quarante ! 

Le Saxon, même pour le répertoire de deuxième ou troisième plan, apportait une attention toute aussi méticuleuse que pour le rôle titre à honorer par une écriture musicale soignée ces « héros de l’ombre ». Par ailleurs, Haendel a souvent écrit pour des contraltos féminins incarnant des rôles masculins parfois peu recommandables comme Polinesso, rôle composé pour la contralto italienne Maria Caterina Negri. Ces rôles sont taillés sur mesure pour la tessiture de contre-alto. Il s’agit de la plus grave et de la plus rare des voix féminines, couvrant en général du fa 2 au fa 4.

Nathalie Stutzmann, au timbre noble, chaud et généreux, incarne un vaillant mais cauteleux Polinesso dans l’air “Dover, giustizia, amor”, Ariodante. Tout n’est que perfidie, manigances. Le désespoir revêt un visage humain juste par la voix de la contralto. “La peine tyrannique qui s’empare du cœur” de Dardano dans l’opéra Amadigi di Gaula  «transperce » les enceintes et envahit notre âme. La force du désespoir, l’immensité de la solitude sont plus qu’exaltées grâce au contrepoint plaintif joué par les hautbois – Emma Black, Ingo Müller – et le basson de Michele Fattori. L’air “Non so se sia la speme” tiré de Serse fait apparaître la géhenne d’Arsamene ne sachant si c’est l’espoir qui le maintient en vie, ou son âpre douleur. La diction est parfaite apportant à chaque phrase un sens dramatique profond. Le duo Cornelia – Sesto extrait de Giulio Cesare, formé par la contralto et Philippe Jaroussky n’est que volupté vocale. Leurs voix se marient à perfection en se répondant ou en dialoguant avec finesse. Les ornements tissent un lien indéfectible entre la mère et le fils. Les graves chauds de Nathalie Stutzmann donnent encore plus d’éclat aux aigus « jarousskyen ».

Il faut aussi citer la qualité des instrumentistes, notamment les solistes, rivaux et partenaires de la contralto : Patrick Langot au violoncelle piccolo dans l’air “Son qual stanco pellegrino” est remarquable ; il appuie et ponctue délicatement le chant. Puisse-t-il guider le pèlerin égaré, Alceste… Le sublime continuo joué par le théorbe de Michele Pasotti soutient l’air “Senti, bell’idol mio” et apporte une fraîcheur au sentiment amoureux de Claudio envers la belle Celia. Le talent vocal de Nathalie Stutzmann n’étant plus à démontrer, elle se permet même, dans le final de “Io seguo sol fiero” issu de Partenope de défier les cors virtuoses et boisés tenus par Lionel Renoux et Lionel Pointet, s’élançant dans des « vocalises » vertigineuses ! Vive la Saint-Hubert…

Même si nous devons hélas faire l’impasse sur le reste des musiciens, saluons tout de même vivement Orfeo 55 qui n’est en rien un interprète de second plan, tant l’orchestre se montre un soutien complice et attentif du drame qui se noue dans les airs. Lors des six « Sinfonia » instrumentales interprétées, la précision, le moelleux des cordes et la qualité de sa musique sont à louer sans réserve. 

En définitive, tout comme dans un paysage de Brueghel, on trouve bien des merveilles dans les seconds plans.

Jean-Stéphane SOURD-DURAND