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La richesse d'une serenata

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2009

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Acis & Galatea (1718)

Serenata en deux actes sur un livret de John Gay, Alexander Pope et John Hughes

 

Danielle de Niese (Galatée), Charles Workman (Acis), Paul Agnew (Damon), Matthew Rose (Polyphème), Ji-Min Park ( Corydon)
Danseurs : Lauren Cuthberston (Galaté), Edward Watson (Acis), Steven Mac Rae et Melissa Hamilton (Damon), Eric Underwood (Polyphème), Paul Kay (Corydon)
Choeurs de Covent Garden/ Solistes : Juliet Schiemann (soprano), Philip Bell (ténor)
Danseurs du Ballet Royal de Covent Garden
Mise en scène et chorégraphie : Wayne Mac Gregor

Orchestra of the Age of Enlightenment
Direction : Christopher Hogwood 

1 DVD toutes zones ; durée totale 110′ sous-titres français disponibles ; Opus Arte. Enregistrement avril 2009 à Covent Garden.

 

Après la Didon et Enée du même tandem Hogwood / Mac Gregor (DVD Opus Arte), voici un autre opéré, haendélien cette fois-ci. Opéra, pastorale ou serenata ? Acis and Galatea dans sa version de 1718 (à ne pas confondre avec Aci, Galatea e Polifemo de 1708, chanté en italien, ni avec la reprise de 1732, mélange de la précédente avec la version de 1718, donc chantée en deux langues !) a tour à tour bénéficié des trois appellations. En réalité, comme l’explique de manière détaillée la plaquette qui accompagne le DVD, l’œuvre lors de sa création relevait plutôt du genre de la serenata. Elle avait en effet été composée sur une commande du comte de Carnavon, futur Duc de Chandos, pour donner un spectacle privé dans sa demeure de Cannons. Il ne s’agissait donc pas d’un opéra conçu pour une scène de théâtre. Ses liens avec la pastorale sont évidents : le sujet (les amours d’un berger et d’une bergère demi-déesse), l’intrigue (très réduite : le bonheur d’Acis et Galatée n’est troublé que par le géant Polyphème, qui tue Acis de rage), le « happy end » très bucolique (Acis est rendu immortel et transformé en fontaine). Mais le rattachement au genre de la serenata s’impose aussi au plan musical, avec une musique précieuse et raffinée, faite de savantes variations sur des thèmes récurrents.

Au plan scénique, la serenata se caractérise classiquement par son aspect minimaliste : nombre de chanteurs réduit (et qui participent aussi aux chœurs), absence de mise en scène véritable (à l’exception d’un tableau d’arrière-plan) et de jeux scéniques. D’emblée Wayne Mac Gregor s’affranchit de la difficulté, en nous proposant…deux spectacles en un seul ! Véritable spectacle dans le spectacle, chaque chanteur est en effet accompagné d’un double (et même d’un couple de danseurs pour Damon), qui mime ses états d’esprit et le déroulé de l’action. Sans être spécialiste de la danse, précisons aussitôt que les chorégraphies des danseurs du Ballet de Covent Garden sont particulièrement réussies au plan technique, et plaisantes à l’œil. Ainsi revue, cette œuvre d’un genre minimaliste rassemble tout de même environ une cinquantaine d’interprètes sur scène, comme l’indique Mac Gregor dans son interview-bonus.

Toujours au plan de la mise en scène, le premier acte (qui précède le drame) est délibérément traité sur le mode « pastorale » (avec de magnifiques trompe-l’œil en arrière-plan), tandis que le second joue avec bonheur sur les clairs-obscurs (pour l’apparition de Polyphème, les pleurs de Galatée devant la dépouille d’Acis). Bien sûr les esprits chagrins pourront s’emporter contre le caractère plutôt contemporain des costumes : Acis et Galatée, tout comme Damon et Corydon, semblent tout droit sortis d’une communauté hippie des années 70 ! Mais après tout pourquoi pas…

Au plan vocal l’interprétation est servie par une distribution de grande qualité.

Commençons tout d’abord par Danielle de Niese (Galatée) et son timbre légèrement cuivré, qui attaque avec enjouement son premier air (« Hush, ye pretty warbling choir ») dans un décor pastoral. Dotée d’une présence et d’une expressivité remarquables, la soprano nous enchante d’un bout à l’autre de la partition, qu’il s’agisse de clamer son bonheur (« As when the dove ») ou de pleurer son aimé (« Must I my Acis still bemoan ? »). Elle termine en apothéose, sur un désespoir apaisé aux ornements cristallins (« Heart, the seat of the delignt »).

Charles Workman (Acis) n’a pas à rougir face à sa partenaire. Son timbre agréablement grainé, plein de rondeur, est à l’aise dans les projections (« Where shall I seek the charming fair ? », ou encore le duo « Happy we », à la fin du premier acte, aux ornements échevelés). Mais c’est dans son morceau de bravoure « Love sounds the alarm » qu’il montre toute l’étendue de ses possibilités dans ce domaine, tandis que son air lent « Love in her eyes sits playing » lui permet de développer pleinement son timbre chaleureux et de faire apprécier sa technique impeccable.

Paul Agnew (Damon) ne possède plus tout à fait les mêmes moyens. Son timbre manque désormais cruellement d’épaisseur et de vigueur, ce qui se ressent inévitablement, notamment dans les ornements (« Shepherd, what art thou pursuing ? »). S’appuyant sur une solide technique, il s’acquitte cependant de son rôle très honorablement, en ajustant ses effets à ses possibilités, et nous offre même de beaux ornements filés au second acte (« Consider, fond shepherd »). Soulignons aussi l’expressivité de sa présence.

Physique de géant convenant au rôle de Polyphème, Matthew Rose en possède également le timbre rauque et profond. En conséquence ses ornements ne brillent pas vraiment par leur finesse, mais son numéro sur scène avec des cerises grosses comme des pommes quand il chante « O ruddier than the cherry » est assez désopilant…Sa présence scénique est écrasante au propre comme au figuré, mélange de brutalité bestiale (incarnée par un loup factice à ses côtés sur la scène) et de passion tourmentée (exprimée avec talent par les mimiques d’Eric Underwood, son double danseur). Enfin malgré son unique air « Would you gain » (attribué par erreur à Damon sur la plaquette), n’oublions pas de citer Ji-Min Park et son timbre soyeux, lui aussi relayé avec bonheur par son double danseur (Paul Kay).

 

© Opus Arte

A la tête de l’orchestre Age of Enlightenment, Christopher Hogwood impose une direction fluide, presqu’aérienne, néanmoins dynamique grâce à la précision des attaques instrumentales. Les rythmes s’enchaînent imperceptiblement pour rendre justice à cette musique précieusement ciselée, mais qui peut devenir plate et ennuyeuse lorsqu’y manque l’inspiration des musiciens. On notera juste une pointe d’académisme  dans l’accompagnement du brillant « Love sounds the alarm ». Les chœurs sont également d’une grande qualité, bien différenciés et rythmés.

En résumé pour nos fidèles lecteurs qui comme moi n’ont pas eu la chance d’assister aux représentations de Covent Garden, voici un enregistrement qui mérite amplement de figurer dans votre discothèque baroque.

Bruno Maury

Technique : prise de son très fidèle et qualité d’image HD irréprochable.

DVD : Henry Purcell, Didon & Enée, Sarah Connolly, Lucas Meachem, Lucy Crowe, Sara Fulgoni, Dancers of the Royal Ballet, Orchestra of the Age of Enlightenment, dir. Christopher Hogwood, mise en scène et chorégraphie Wayne McGregor (Opus Arte / Royal Opera House, 2009)