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« La suave melodia »

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
1 juillet, 2012

Salomone Rossi,

Musique baroque hébraïque,
Profeti della Quinta

 

Profeti della Quinta - D.R.

Profeti della Quinta – D.R.

 

Liste des airs

Salomone Rossi (c. 1570 – c. 1630)
Il Mantovano Hebreo

Extraits de Hashirim asher li’Shomo (1623) :
Psaume 8 « Lamnatséah ‘al hagitit »
Psaume 126 « Shir hama’alót, beshúv ‘adonái »
« Barekhú »
Psaume 80 : 4, 8, 20 « Elohim hashivénu »
Psaume 128 « Shir hama’alot, ashrei kol yeré ‘adonái »
« Kéter »
Psaume 100 « Mizmór letodá »
Psaume 146 « Halelyáh, Halelì nafshì ‘et ‘adonai »
Psaume 137 « ‘Al naharót bavél »
« Hashkivénu »
Kaddish « Yitgadál veyitkadásh »

Madrigaux
« Sfogava con le stelle »
« Udite, lacrimosi spirti d’Averno »
« Tu parti, ahi lasso »
« Rimanti in pace »
« Vedro ’l moi sol »
« In dolci lacci » 

Profeti della Quinta
Doron Schleifer, cantus
David Feldman, cantus
Dino Lüthy, ténor
Dan Dunkelblum, ténor
Elam Rotem, basse 

25 juin 2012, Nantes, Synagogue. Dans le cadre du 29e Printemps des Arts de Nantes

Nous avons évoqué, à propos du concert « Le tourbillon des passions », l’adéquation entre la musique et le lieu qui la reçoit ; chanter les psaumes de Salomone Rossi en hébreu dans une synagogue, voilà qui est approprié ! Et plus qu’on ne pense, car une synagogue ne peut pas recevoir n’importe quels musiciens ni n’importe quel répertoire. Fondée en 1870, c’est la première fois que celle de Nantes accueille un concert ouvert ainsi au « grand public ».

Et quel concert ! Ces pièces dans lesquelles Rossi souhaite adapter — non sans polémiques — à la modernité musicale de son temps la liturgie juive sont rarement données, et pour cause : il faut, en plus des qualités musicales, lire l’hébreu. Cela ne va pas sans susciter quelques difficultés, puisque l’hébreu se lit de droite à gauche, mais la musique, elle, de gauche à droite. Le petit mystère du « comment cette partition fonctionne-t-elle ? » est expliqué par Patrick Barbier en début de concert : la musique reste dans son sens habituel, et chaque mot du texte est indiqué à la fin de la phrase musicale qui le porte.

L’ensemble Profeti della Quinta — sans doute l’un des seuls à pouvoir s’approprier cette somme musicale — a construit un programme constitué de psaumes à trois, quatre et cinq voix, d’autres pièces de la liturgie comme le Kaddish Shalem, mais aussi de six madrigaux, qui rappellent que la musique de Rossi n’a pas de valeur que comme curiosité et que ses pièces « moins curieuses » sont tout aussi dignes d’être connues.

Dès les premières notes, l’extrême qualité du son des Profeti della Quinta frappe l’auditeur ; il y a, comme dans les meilleurs ensembles spécialistes du répertoire madrigaliste, un vrai son d’ensemble, et les voix s’unissent dans des intervalles d’une stupéfiante justesse portés par une intonation ferme. Et puis, on entend que chaque détail est soigné. D’abord, que les voix ont toutes de la personnalité : le beau cantus de Doron Schleifer, clair et net, l’émouvant second cantus de David Feldman, le doux timbre de ténor de Dino Lüthy, la parfaite justesse de phrasé de Dan Dunkelblum, deuxième ténor (une partie peut-être plus ingrate dont il s’acquitte avec brio) et la basse sobre d’Elam Rotem, manquant peut-être un peu de puissance — léger défaut largement compensé par un timbre agréable, et surtout par le parfait équilibre des voix, aussi bien à cinq que dans les pièces où il n’y a plus que quatre ou trois voix. On peut suivre chaque voix, et la clarté du contrepoint est impeccable. Les détails — mélismes, articulation, ornements — de chaque ligne sont ciselés ; tout en étant clairement articulé, le texte n’entrave pas la phrase musicale. L’ensemble est sobrement expressif, mais brille à passer d’un affect à un autre à toute vitesse : du noble recueillement à la jubilation à peine contenue, la musique de Rossi invitait ses interprètes à porter leur public dans un dédale d’idées musicales variées — et les Profeti della Quinta foisonnent de telles idées.

L’ensemble est, à tous points de vue — du son et des musiciens comme de la qualité musicale et de l’excellence de l’interprétation —, d’une remarquable homogénéité.

S’agissant de musique religieuse, il serait facile de parler de révélation, bien que le mot ait traversé l’esprit de plus d’un auditeur. Les Profeti della Quinta sont un cristal raffiné ; espérons d’y boire encore souvent.

Loïc Chahine

19-27 juin 2012, Nantes – Ouest baroque : 29e édition du Printemps des Arts