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La Valer n’attend pas le nombre des années

Musemois
23 avril, 2012

Johann Adolph HASSE (1699-1783)

« Hasse reloaded »

 

Airs issus de La Didone abbandonata, La Gelosia e Artaserse

Titre des airs

Didone Abbandonata (Dramma per Musica, 1742)
Sinfonia
« Tu mi disarmi il fianco »
« Leon ch’ errando vada »
« Chiama mi pur cosi »
« Cadra fra poco in cenere »

« La Gelosia » (Cantata da camara, 1762)
Rec: « Perdono, amata Nice »
Aria: « Bei labbri che Amore »
Rec: « Son reo, son reo, non mi difendo »
Aria: « Giura il nocchier che al mare »

Artaserse (Pasticcio zum Dramma per Musica, 1734)
« Or la nube procellosa »

Valer Barna-Sabadus, contre-ténor
Hofkapelle München,
Dir. Michael Hofstetter
62’28, Oehms Classics, distribution Codaex, 2012.

Avril 2012. Pour ceux qui n’auraient pu assister à la superbe représentation versaillaise de La Didone Abbandonata, il reste outre la retransmission de France Musique, cet opus à l’épitaphe certes facile et commercial, mais dont le marketing glamour n’altère pas la beauté. Car l’occasion est avant tout donnée de découvrir un artiste aussi talentueux que prometteur, le contre-ténor roumain Valer Barna-Sabadus, dont la fougue lunaire vient semer le trouble chez nos mélomanes ne jurant – pour la jeune génération actuelle – que par les Jarousssky, Cencic voire Dumaux. C’aurait pu être un énième récital d’airs d’opéra seria. Un tour de da capo et puis s’en va. D’autant que le style vif et élégant de Hasse est celui d’un baroque tardif, qui à la manière d’un Ferrandini ou d’un Graun, peut malgré son hédonisme mélodique facilement virer à l’immobilisme boursoufflé, comme dans les interminables – mais splendides – 11 minutes des tournures galantes du « Cadra fra poco in cenere » que la Hofkapelle München accompagne avec un enthousiasme contagieux. Et si ce récital contient, fort heureusement, quelques airs élégiaques plus lents tels le « Bei labbri che Amore », l’essentiel est toutefois sur la brèche, entre orgies de timbres et avalanches de doubles croches, jusqu’à satiété et l’ivresse musicale de Hasse, mélange de tourbillonnante boulimie, d’aisance lumineuse, de sentimentalisme convenu, sorte de pont entre les tournures carrées d’un Haendel et les épanchements préclassiques se dévoile dans toute sa ravissante démesure, celle d’un art accompli, et qui s’autonourrit.

Ce n’est donc pas, en dépit des promesses du tampon écarlate qui orne la jaquette, pour voir charger, recharger, ou décharger Hasse que l’ont dirigera ses errances discographiques vers cette production, mais pour la performance énergique et jouissive de Valer Barna-Sabadus (que nous désignerons de l’acronyme VBS à ne pas confondre avec les MBS ou les ABS, actifs titrisés abondamment étudiés depuis la crise par les économistes et aux effets aussi spectaculaires mais plus nocifs, fermons la parenthèse).

VBS, c’est d’abord un timbre lunaire, nacré, un peu voilé, au vibratello serré, alliant projection et fragilité, sans acidité aucune. Funambule sur le fil du rasoir, le voix de tête semble forcée dans les attaques, s’arrondit, se dévoile, escalade les tessitures presque avec surprise, dévale en cascade les doubles croches. La maîtrise technique, impressionnante dans les passages virtuoses dès l’initial « Tu mi disarmi il fianco » s’accompagne d’une sorte de nonchalance souriante, teintée d’ironie. Surtout, VBS s’avère un merveilleux conteur, qui sublime la partition, se glisse avec poésie dans les méandres de la partition, transformant les interminables da capos en voyage incertain. Le « Leon ch’errando vada », malgré des aigus un peu tirés, se fait traversée frémissante et incertaine. Incertitude. Le mot est lâché. Si le chant de Valer Barna-Sabadus nous touche, c’est par son incertaine humanité, sa témérité, sa prise de risque amusée, son relâchement d’une jeunesse pétillante, et son optimisme dans l’adversité. Ecoutez l’un des temps forts du récital, le « Cadra fra poco in cenere » et son menaçant clapotis, la nostalgie des cendres de l’orgueilleuse Carthage, l’altière beauté d’une chant marbrée, d’une transparence ample, comme dissimulé derrière un drapé aux plis changeants (superbes ornements et da capo soit en passant). Ecoutez le moelleux « Ven labbri che Amore », multicolore, plus convenu, mais d’une irrésistible candeur et qui a dû faire chavirer plus d’un cœur…

La prestation de VBS est telle qu’on en oublierait presque la Hofkapelle. Mais que seraient cette perle sans son écrin ? L’orchestre, familier de ce répertoire, fait valoir une complicité et une cohérence certaines, étale sa science des couleurs, avec en particulier des cuivres martiaux et des bois pincés. Par-dessus tout, et quoique les cordes manquent de nervosité rugueuse dans les passages vifs, Michael Hofstetter sait capter l’attention de l’auditeur et évite le terrible écueil de l’immobilisme décoratif, ce qui n’est pas rien dans un répertoire de cette nature. Sa direction fluide et équilibrée permet ainsi pleinement au chanteur de s’épanouir, et de sculpter de véritables affects. Alors que depuis la Cleofide un peu plate de Christie (Capriccio), les belles intégrales d’opéras de Hasse se font hélas trop désirer, espérons que cette Didone pourra être éditée dans son ensemble, et que la Hofkapelle continuera d’explorer le riche catalogue lyrique du Hambourgeois, avec par exemple son Antigono ou son ultime Ruggiero.

Viet-Linh Nguyen

 Technique : Prise de son claire et précise quoiqu’un peu froide.