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L’admirable interprétation d’un Haendel somme toute mineur

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2007

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Tolomeo, Rè d’Egitto HW 25

Dramma per musica en trois actes, livret de Nicola Francesco Haym d’après Carlo Sigismondo Capece.

 

Ann Hallenberg (Tolomeo), Karina Gauvin (Seleuce), Pietro Spagnoli (Araspe), Anna Bonitatibus (Elisa), Romina Basso (Alessandro).

Il Complesso Barocco, dir. Alan Curtis

3 CDs, Archiv, enr. 2007. 

Pendant la saison terrible des années 1727-1728, contre vents et marées, et lors que le castrat Senesino se préparait à passer à l’ennemi, Haendel composa trois nouveaux opéras. Ce seront Riccardo PrimoSiroe, et Tolomeo. Après avoir magistralement dépeint les rapports d’amour et de pouvoir de César et Cleopâtre dans Giulio Cesare, Nicola Francesco Haym choisit de s’attarder sur deux autres pharaons Ptolémée IX Sôter II et son frère Ptolémée X Alexandre Ier, et sur leur mère Cléopâtre III. Vous n’avez rien compris ? Tout cela est normal, d’autant plus que le librettiste va s’inspirer d’un ancien livret de Capece utilisé par Scarlatti, qu’il va mutiler au point de le rendre (encore plus) incompréhensible. Au milieu d’un salmigondi héroïco-galant des plus indigeste avec double déguisement des protagonistes, même l’historien le plus féru finirait par jeter l’éponge (dans le Nil bien entendu). Rarement donc un opéra aura autant reposé sur la musique. Et celle que composa Haendel, bien que dénuée de l’opulence orchestrale ou des audaces harmoniques d’un Giulio Cesare ou d’un Orlando, demeure digne de son talent.

Pour défendre cette œuvre oubliée et quia peu connu la faveur du disque (R. Auldon Clark, Vox Classics, 1996 – Howard Arman, Mondo Musica, 2003), l’infatigable Alan Curtis a rassemblé des solistes de premier choix, malgré certaines réserves. Le timbre sombre, un rien dur d’Ann Hallenberg avec ses consonnes fortement accentuées suggère un Ptolémée autoritaire et arrogant. Le chant est stable, plein, assez androgyne. L’air de désespoir « Stille amare, già vi sento » du 3ème acte est empli de colère contenue, et de la honte de la défaite plus que des regrets mélancoliques. Le choix de la mezzo parvient ainsi à modifier avantageusement notre perception du roi légitime d’Egypte, que le livret présente plutôt comme un personnage aussi déprimé que défaitiste. Karina Gauvin campe une Seleuce de caractère, en dépit d’aigus quelque peu étroits. Plus à l’aise dans la joie exubérante « Tornai omai la pace all’alma » que dans la galanterie et ses perplexités « Senza il suo bene la tortorella », l’artiste canadienne paraît toutefois moins à l’aise que dans son sublime récital Purcell (Atma), et son vibratello constant, combinés à une sorte de maniérisme avant d’atteindre les aigus peuvent irriter. Son duetto avec Tolomeo « Se il cor ti perde » qui clôt le second acte est absolument radieux et constitue l’un des moments phares de l’enregistrement, avec l’autre Arie a due d’une facture originale « Dite, che fa, dov’è ». L’Elisa d’Anna Bonitatibus révèle un timbre à la fois transparent sans être fade ; les vocalises sont naturelles et irréprochables, et il se dégage une espièglerie permanente d’un chant à la fois souriant et doucement ironique (« Quanto è felice quell’ogetto » par exemple). Le méchant de l’histoire, Araspe, échoit à Pietro Spagnoli qui semble cabotiner (« Piangi pur, ma non sperare ») et peine à incarner un personnage menaçant et conspirateur. La voix est agréable, assez moelleuse, relativement imprécise dans les passages virtuoses, peu profonde dans les graves. Enfin l’Alessandro de Romina Basso fait montre d’une grande intelligence du phrasé et enchaîne les doubles croches avec aisance. On regrettera toutefois un souffle un peu court (« Pur sento ») qui manque d’énergie dramatique.

Le même reproche peut-être fait à Alan Curtis, qu’on a récemment connu beaucoup plus vif et engagé qu’ici. En effet, l’approche orchestrale est déroutante et sonne comme un retour en arrière vers l’époque de son Arminio : la lecture est plus analytique qu’engagée, juxtaposant les parties avec précision mais sans liant, les reprises chichement ornementées. Il Complesso Barocco a pourtant amplement démontré depuis avec Deidemia ou Rodelinda, Radamisto et autre Floridante qu’il savait injecter de la sève, de la chair et du sang dans l’opéra seria haendélien. Même les cors de l’ouverture se retiennent, les cordes manquent d’ampleur et de cohésion, la basse continue est appliquée, sans conviction. En bref, l’orchestre comme la direction pâtissent d’un virus contemplatif qui cisèle avec attention chaque air, en ne prêtant pas assez attention à l’architecture globale du drame. Serait-ce la faute de la prise de son assez lointaine et d’une sécheresse artificielle, ou alors celle du librettiste qui écrit une histoire outrageusement tirée par les cheveux ? Quoiqu’il en soit, ce Tolomeo, sans être un des meilleurs opéras du Saxon, a tout de même largement de quoi combler les amateurs d’arie da capo.

Viet-Linh Nguyen

Technique : prise de son claire, distante et peu naturelle.