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L’Alchimie élisabétaine

Muse4
31 décembre, 2008

The Walsingham consort books (1588)

walsingham_consort_books_1588Patrick Denecker (flûtes à bec), Philippe Malfeyt (luth), Liam Fennely (dessus de viole), Thomas Baeté (basse de viole), Frank Liégeois (cistre), Wim Maeseele (pandore), Guy Penson (virginal), Susan Hamilton (soprano).

La Caccia, dir. Patrick Denecker.

67’. Ricercar, 2008.

 

Recueil manuscrit pour brocken consort, la formation musicale sans doute la plus répandue et populaire dans l’Angleterre élisabéthaine, les pages du Walsingham consort book présentent exceptionnellement les différentes parties instrumentales des morceaux, et non une ligne autour de laquelle les musiciens devaient élaborer les leurs. Patrick Denecker et La Caccia proposent d’en faire entendre quelques pièces, ainsi que d’autres morceaux pour la même formation, et enfin, quelques songs de l’époque, soutenus, non pas par un simple accompagnement luthistique ou cembalique auquel nous sommes aujourd’hui souvent habitués, mais par tous les instruments du consort.

A première vue, voir une soprano interpréter ces songs généralement écrits pour la voix plus médium d’un alto pourrait surprendre – qui n’a pas en tête les tendres enregistrements d’Alfred Deller ? – et l’introduction du chant dans un disque plutôt consacré aux danses ou autres musiques instrumentales pourrait effrayer. Mais ces quelques préjugés s’envolent à la première chanson, Dark is my delight, où la voix claire et légère de Susan Hamilton épouse parfaitement le répertoire, ainsi que le caractère sombre de la pièce. Malheureusement, la soprano ne nous gagne pas définitivement, car elle s’essouffle rapidement et perd alors en subtilité. Les harmoniques sont belles, la voix pure et quasi-diaphane – peut-être un peu trop pure, justement. Hélas, l’émotion ne passe pas, les notes sont alignées parfaitement, mais quelque chose semble manquer derrière, peut-être tout simplement la prise en charge du texte (on se surprendrait même à se demander si When May is in his prime n’est peut-être pas du bas-Allemand). 

Les pièces exclusivement instrumentales sont irréprochables, avec une réelle alchimie qui se créé entre les différents pupitres. Malgré l’inégalité des parties (un pandore peut difficilement rivaliser avec un luth ou un dessus de viole), aucun instrument ne supplante jamais l’autre, et chacun se complète aussi harmonieusement que gaillardement. Parmi La Caccia, on distingue en particulier le luth envolé de Philippe Malfeyt qui demeure le grand point fort des morceaux. Non pas qu’il vole la vedette aux autres instruments chantants (les flûtes ou le dessus de viole), ni qu’il fasse oublier les basses (pandore, basse de viole et virginal), mais il est le ciment entre tous. Un ciment rond, souple, mais sans mollesse, avec parfois un brin de nervosité enlevée qui pimente à point.

Mais chacun a son heure de gloire, et la Pavan dolorosa, sans doute la meilleure plage du disque, révèle à nouveau les violes qui y prennent toute leur ampleur, y soupirent, et nous font soupirer avec elles, confirmant le titre oxymorique du morceau. Bien entendu, le luth n’est jamais tout-à-fait oublié, mais il n’est là que pour apporter un petit brin de légèreté dans ce morceau déchirant – une légèreté et une joie presque forcées – pour nous rappeler qu’il faut danser, malgré la tristesse ambiante. Et les boyaux des cordes se transforment, sous les doigts et archets des musiciens en un or tout à fait suave et nectarien, à tel point que l’on regrette toujours la brièveté des pièces, et d’autant quand le disque s’arrête…

Charles di Meglio

Technique : très bonne prise de son, avec un juste équilibre entre les instruments.