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L’Allée du Roi s’en est allée (décès de Nina Campaneez)

19 avril, 2015

« La grandeur d’un destin se fait de ce qu’on refuse autant de ce qu’on obtient »

(F. Chandernagor, l’Allée du Roi)

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La réalisatrice Nina Campaneez – de son véritable nom Nina Hélène Kompanetzeff – est décédée le 9 avril dernier à l âge de 77 ans des suites d’une longue maladie. Scénariste et réalisatrice, les baroqueux retiendront surtout d’elle son chef d’œuvre télévisuel de 1995, l’Allée du Roi, d’après les mémoires fictifs de Madame de Maintenon redigés avec élégance par Francoise Chandernagor. De cette adaptation exemplaire, qui dénote une fidélité remarquable au Grand Siècle, malgré une difficile chronologie qui s’étend du temps des Salons à ceux du crépuscule du règne, on retiendra le superbe Louis XIV à la voix de basse chaleureuse campé par Didier Sandre, le mélange d’ambition et d’honnêteté opiniâtre de Dominique Blanc, l’Athénaïs farouche de Valentine Verela. On se souviendra la beauté et de la fidélité des costumes et décors : on y sent la transition des rubans et rhingraves aux justaucorps, celui de l’italianité des grotesques puis des teintures moirées des Grands Appartements cédant la place aux boiseries blanc et or. L’oeil averti distingue les vues de Versailles, Vaux, Champs-sur-Marne (très habile reconstitution de l’Appartement des Bains), du logis de l’Abbatiale de Saint-Denis construits par Hardoin Mansart (tenant lieu de Saint-Cyr), de Maisons, Courances, &c.

On se souvient aussi d’une bande-son particulièrement judicieuse, qui certes ne respecte pas la chronologie a la lettre, mais traduit une fine connaissance du répertoire et des affects, et ponctue la vie de Cour. On retrouve ainsi lors du Grand Divertissement de Versailles de 1668 la celebre Passacaille d’Armide (1686) dansée de nuit dans le Bosquet de la Salle de Bal, la nostalgie du basson du Caprice que le Roy demandoit souvent dans la version des Simphonies pour les Soupers du Roy enregistrées intégralement par Hugo Reyne, des motets de Delalande par Philippe Herreweghe (Dies Irae, Miserere), Louis le Grand s’accompagnant à sa guitare pour un savoureux « Je me défends d’aimer autant qu il est possible » tiré d’Atys (on sait que le Roi appréciait fort cet instrument et avait été l’élève de Robert de Visée), ou encore la version de Christophe Rousset des Barricades Mystérieuses couperiniennes ponctuantla chamade cardiaque de l’anoblissement de la Veuve Scarron. Et mentionnons pour l’anecdote que le facteur Claude Mercier-Ythier, dont on  aperçoit dans les deux volets du film les réalisations, fut le conseiller spécial pour les clavecins.

Comme l’épouse morganatique, la voici rejoignant le royaume des Ombres. Rendons à Nina Campaneez ce bref et humble hommage, pour avoir été l’artisan modeste et industrieux d’une télévision de qualité, digne du service public, respectueuse de l’Histoire, de la langue francaise et de l’intelligence du spectateur et dont on espère, malgré nos doutes, qu’elle n est pas encore remisée aux oubliettes du petit écran.

M.B.