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« L’amour le plus parfait n’est pas le mariage. » Pierre Corneille, La galerie du palais

Muse5
31 décembre, 2012

Musique pour les mariages et autres festivités

Georg BÖHM (1661–1733) : Mein Freund ist mein
Johann Sebastian BACH (1685–1750) : Der Herr denket an uns BWV 196
Johann Christoph BACH (1642–1703) : Meine Freundin, du bist schön
Johann Sebastian BACH : Quodlibet BWV 524 

Mariana Flores, soprano
Paulin Büngden, contre-ténor
Fernando Guimarães, ténor
Christian Immler, basse 

Ensemble Clematis
Leonardo García Alarcón, clavecin et direction

Ricercar 323, 2012, 68’05

Le mariage est une célébration religieuse, cela est entendu. Mais les réjouissances ne se font pas qu’à l’église, et le présent programme mêle des œuvres destinées à l’office — la cantate de Böhm et celle de Johann Sebastian Bach — à d’autres qui évoquent davantage les festivités familiales qui le suivait. Ainsi, le Quodlibet du même Bach est une vaste plaisanterie (Forkel va même jusqu’à parler de « bouffonnerie ») dans laquelle s’entremêlent chansons populaires du temps, allusions à la vie locale, parodies de discours scholastiques, etc. Le plus célèbre des Quodlibet est sans doute celui qui constitue la dernière des Variations Goldberg ; Leonardo García Alarcón a d’ailleurs eu la bonne idée de l’intégrer au BWV 524, dont la partition est au demeurant incomplète (il manque la première et la dernière page), renvoyant ainsi l’auditeur, comme le faisaient ces Quodlibet à l’époque, à une référence connue.

 Quant à l’autre pièce profane, la cantate « Meine Freundin, du bist schön », elle est de Johann Christian Bach, cousin du père de Johann Sebastian. Gilles Cantagrel, dans sa note de présentation, la compare à un Singspiel dans lequel la bien-aimée doit rejoindre son futur époux ; il s’agit peut-être de l’œuvre la plus fascinante du disque. Le texte est construit en grande partie à partir d’extraits du Cantique des cantiques et s’achève avec des allusions au repas de noces. En son centre est une grande ciacona de près d’une dizaine de minute dans laquelle la fiancée pense à son promis — et « tout ce que a jeune fille se conte à elle-même d’images ardentes et joyeuses se traduit dans les multiples variations du violon », note le cousin Johann Ambrosius (le père de Johann Sebastian) dans la partition.

De ces trois pièces, l’Ensemble Clematis livre une interprétation alliant beauté du son et sobriété. Les ensembles, à un par partie, ravissent l’auditeur par leur précision, leur netteté et la pureté du timbre ; il faut dire que tous les solistes brillent par cette qualité : la clarté. Ceci vaut pour Marianna Flores, soprano lumineux, mais aussi pour Philippe Favette, à qui échoit le rôle du fiancé dans la cantate de Johann Christoph Bach, et dont le timbre de basse est ferme, rassurant, mais point sombre. Le texte est à tout moment parfaitement bien articulé.

La sobriété est ici partout, même dans le continuo. On peut d’ailleurs regretter qu’il n’y ait pas un je-ne-sais-quoi un peu fantaisiste, peut-être quelque chose de plus intense, voire incandescent. Par ailleurs, on aimerait aussi que le violon de Stéphanie de Failly soit mis un peu plus en avant dans la fameuse chaconne de la cantate de Johann Christoph Bach : il y joue un rôle de premier plan, et l’on aimerait en profiter davantage.

Ces réserves ne doivent pas cependant masquer la réalité : la sobriété, en ces pages d’où est exclu tout italianisme, est la bienvenue ! Clematis réserve tout de même de grands moments, comme le chœur final de la cantate de Johann Sebastian Bach, « Ihr seid di Gesegneten des Herrn », où la grave apothéose qu’est celui de la cantate de Böhm, dans lequel les changements de tempos, parfaitement maîtrisés par Leonardo García Alarcón, font merveilles. Que dire encore de cet ineffable Quodlibet final ? Les interprètes s’amusent, oui, mais ils font aussi de la bien belle musique, et on leur sait gré de ne pas faire tourner ces douze minutes à la pure bouffonnerie, mais de savoir en extraire la substantifique moelle musicale — et si l’insertion du Quodlibet des Goldberg ne manque pas de faire sourire l’auditeur, ce n’est pas un sourire de malice ou de plaisanterie, mais un sourire de contentement, de satisfaction.

Avec ce disque, Leonardo García Alarcón montre, s’il en était besoin, qu’il maîtrise aussi bien le répertoire baroque germanique que son contemporain italien et qu’il ne lui est point nécessaire de se trouver en des pages où son invention fait merveilles pour faire des merveilles — mais la réussite du Quodlibet que nous avons évoquée montre aussi que cette fantaisie a bien sa place ici. Alors, maestro, faites-nous plaisir : votre fantaisie, même chez Bach, ne la bridez pas trop !

© Ricercar

Loïc Chahine

Technique : prise de son équilibrée