Close

L’Amour par effraction

Publié dans : Concerts - Critiques
9 février, 2014

Cavalli, Elena

Cappella Mediterranea, dir. Leonardo Garcia Alarcon,
mise en scène Jean-Yves Ruf

Elena à Aix pendant les répétitions © Patrick Berger/ArtComArt

Elena à Aix pendant les répétitions © Patrick Berger/ArtComArt

 

 

Francesco CAVALLI (1602 – 1676)
Elena

Distribution

 
Emöke Barath, Elena, Venere
Valer Barna-Sabadus, Menelao
Fernando Guimaraes, Teseo
Rodrigo Ferreira, Peritoo
Kitty Whately, Ippolita, Pallade
Zachary Wilder, Iro
Krysztof Baczyk, Tindaro, Nettuno
Anna Reinhold, Menesteo, La Pace
Francesca Aspromonte, Erginda, Giunone, Castore
Majdouline Zerari, Eurite, La Verita        
Brendan Tuohy, Diomede, Creonte
Christopher Lowrey, Euripilo, La Discordia, Polluce
Job Tomé, Antiloco

 
Laure Pichat, décors
Claudia Jenatsch, costumes
Christian Dubet, lumières
Jean-Yves Ruf, mise en scène
 
Solistes de l’Académie Européenne de musique du Festival d’Aix-en-Provence
Cappella Mediterranea
Leonardo García Alarcón, direction
 

Représentation du 8 décembre 2013 à l’Opéra Royal du Château de Versailles

Qu’est-ce que l’amour ? Telle est la question après celle de Dieu et de l’être qui intrigue le plus la philosophie.  Si le rapport à autrui dans nos sociétés contemporaines semble quelque peu se déliter, il est un lien certain qui est devenu l’obsession et la quête de jeunes et vieux : l’Amour.

Dans la nébuleuse des mentalités,  cette notion se confond souvent avec le désir ou le sexe. Fini le temps de l’hypocrisie puritaine héritée du XIXème siècle romantique, la chair et l’abandon aux sens n’est plus répréhensible, c’est une source d’inspiration pour des œuvres d’émotion. Mais peut-être que la fascination de notre époque pour le plaisir est à la source de cette assimilation émotive de la sensualité. Puisqu’il faut ressentir et exprimer, consommer, il est vrai que l’évocation, la contemplation et même le sentiment tout court est de plus en plus rare. Des sites de rencontres, d’infidélités, de sexe facile ou d’amitiés passagères ainsi que la télé réalité du divertissement sensuel, ont totalement levé les carcans du désir.  Comme un lion de feu, le désir a terrassé la fragile structure de l’ineffable amour. Mais que ceci soit clair, ce n’est ni un mal ni un bien, c’est un fait, le divertissement dans toute son étendue a pris la tête de la société, ce n’est pas un novice, c’est un revenant.

Elena à Aix pendant les répétitions © Patrick Berger/ArtComArt

Elena à Aix pendant les répétitions © Patrick Berger/ArtComArt

Effectivement au XVIIème siècle, pas de Rihanna, de Lady Gaga ou d’Ile de la Tentation, mais le monde des hétaïres et des étalons sur les planches mythologiques de l’opéra. Le voile des amours divines était aussi transparent que celui qui couvre Cypris. La volupté s’exprimait différemment, c’est tout.

Dans la codification antique, une des figures mêmes de la sensualité irrépréhensible est Hélène,  la fille du cygne Olympien et de Léda, la sœur de la fébrile Clytemnestre et des jumeaux divins. Depuis l’antiquité elle est l’âme damnée des moralistes et la divinité des poètes libertins. Mais la musique n’a pas manqué de lui vouer un culte entre fascination et raillerie.  Et c’est au grand maître de l’opéra sensuel qu’il revenait d’en faire une protagoniste, Francesco Cavalli créé en 1635 cette Elena qui nous transporte dans la jeunesse du trésor secret de Vénus.

Si l’histoire retrace assez succinctement en prologue l’histoire de la pomme d’Eris, les saillies sont désopilantes et même on peut y retrouver une certaine dose de cynisme dans la conception de l’amour. Un livret tout en finesse que la mise en scène retranscrit avec une énergie enthousiasmante et même envoûtante. Jean-Yves Ruf réveille les écarlates, les rouges, les couleurs froides fondent au contact de la fable et les cœurs embrasés ne peinent pas à incendier toute la scène, les protagonistes deviennent des burins harmonieux dans une explosion sensuelle extraordinaire.

Et que dire de l’orchestre ! Si la subtilité des brasiers que Cavalli a parsemé dans cette Elena est splendide, le concours de Leonardo Garcia Alarcon et de la Cappella Mediterranea apportent nuances, volume et précision à chaque mélodie, chaque écart harmonique et une création d’ornements et de tempi aux accents fluides. Une réelle pulsion de sang tiède dont la musique est le cœur.  La passion ne déborde pas, elle est contenue mais elle bout à feu doux, encore plus fascinante, comme un volcan avant l’éruption annoncée.

Elena à Aix pendant les répétitions © Patrick Berger/ArtComArt

Elena à Aix pendant les répétitions © Patrick Berger/ArtComArt

L’étincelle ultime est la Elena chantée par une Emöke Barath insurpassable.  Cette jeune soprano a débuté son parcours international comme lauréate de la Compétition Pietro Antonio Cesti du Festival d’Innsbruck et elle demeure une des meilleures voix dans la splendeur, la couleur et la maîtrise intelligente de l’ornement.  Nous sommes ahuris par son incarnation. Elena subit une initiation à l’amour. Elena est tout d’abord une jeune fille, innocente, qui joue, attirée par la force et le physique de Thésée d’abord, puis charmée par les feux de sa concupiscence et enfin elle succombe à la flamme sincère de Menelas. Un voyage dans l’univers sensible de cette Carte du Tendre tellement chère au baroque.

Grande surprise de cette soirée est Valer Barna-Sabadus, qui n’était pas présent lors des représentations de Montpellier. S’il est vrai que nos propos ont été plus sévères lors de ses prestations passées, ici le jeune contreténor roumain se surpasse et excelle. Il est tour à tour d’un comique désopilant,  d’une langueur touchante avec des ornements empreints d’équilibre et de poésie. Il améliore sa ligne qu’un vibrato trop présent obstruait dans les autres répertoires. Il s’investit théâtralement et nous révèle une sensibilité à la fois marquée par l’élégance et la passion.

En opposition dramatique, Fernando Guimaraes en Teseo soudard à la Velazquez et Lope de Vega. Il devient la concupiscence incarnée, avec des moments d’un élégiaque splendide.  La bravoure, l’héroïsme et la continence au service de la pulsion et de l’affect, nous sommes envoûtés par cette prise de rôle où le registre de Fernando Guimaraes se déploie dans toute la gamme de ses capacités. A la fois lyrique à l’extrême et piqué par la fureur d’aimer, le Teseo de Fernando Guimaraes ressemble aux amoureux transis des temps contemporains, ceux qui s’entichent d’un désir d’un soir et qui ne s’engagent pas.  Encore une fois Jean-Yves Ruf a tellement compris les subtilités du texte qu’il nous reflète un peu de nous dans ce Teseo magistral.

Remplaçant l’inénarrable Emiliano Gonzalez Toro en Iro,  le jeune ténor Zachary Wilder est incroyable. L’humour transparaît tout du long et  à chaque intervention. D’une voix affirmée et belle, Zachary Wilder s’impose comme un ténor qui peut à la fois divertir et toucher. Une belle énergie et personnalité sur scène font un mélange riche de rebondissements.

Avec un léger désappointement, nous avons découvert l’Ippolita de Kitty Whately. Si le rôle est un des plus intéressants puisqu’il possède les airs les plus déchirants, les plus touchants et vibrants de l’opéra, nous sommes étonnés que Mlle Whately soit restée tout le temps sur la même émotion. Digne ancêtre des Bradamante (Alcina) et de Amastre (Serse) haendéliennes,  l’Ippolita vindicative et blessée ici elle n’est qu’une furie. Dommage pour ce rôle en or qui ponctue d’une musique splendide les scènes libertines des autres personnages. Une amazone au rabais en définitive.

Pour les petits rôles nous mettons en avant la vibrante prestation du jeune contreténor Christopher Lowrey, excellent et génial.  Les Nettuno et Tindaro splendides de Krzysztof Baczyk sont d’une élégance et d’une profondeur incroyables, cette jeune basse polonaise mérite le détour. De même la charmante soprano Francesca Aspromonte et le Menesteo vindicatif d’Anna Rheinold.

Elena à Aix pendant les répétitions © Patrick Berger/ArtComArt

Elena à Aix pendant les répétitions © Patrick Berger/ArtComArt

Réservons le pire pour la fin. Tout comme dans l’intrigue da pontienne, l’ami de Teseo qui le suit dans toutes ses frasques est l’insolent Peritoo. Mais Cavalli a composé pour ce Peritoo haut en couleur et passionné, une musique délicate, ravissante et solaire. Partageant des duetti avec le Menelao travesti et  Teseo,  le rôle de Peritoo est finalement un dupé. Pour tenir un rôle pareil, plus que de la performance vocale ou physique, le charme opère par la simplicité. Et nous regrettons que ce rôle fut dévolu à Rodrigo Ferreira. Certes, le contre-ténor possède des capacités vocales indéniables, et présente bien dans le saltimbanque et l’acrobatie. Mais l’opéra n’est pas une affaire de pirouettes. M. Ferreira a du mal lire le nom de son personnage, au lieu de Peritoo il nous a donné Pirouetoo. Blague à part, nous dépliorons l’absence de sentiment dans sa prestation, des suraigus inexpliqués, des lignes vocales embrumées, un grave quasiment absent et des mimiques parfois trop appuyées ou sans réel argument dramatique. C’est bien dommage. Sic transit opera mundi.

Au fond, l’opéra, la musique et tout art vivant est une affaire d’amour, de passion, pulsion, de sensibilité. Et si elle fascine, interpelle, réveille et émeut  c’est la conjugaison de tout ce mystère qui peut advenir quand au creux de la poitrine la bombe à sang explose de battements. On peut en tirer les leçons de Elena, comme celles des airs désabusés de l’Orpheus de Telemann,  ou bien les cruels émoluments de l’Orlando de Händel, ou la philosophique fin de l’Orlando Paladino de Haydn.

Etonnamment la Elena rend justice à la constance, et se rapproche davantage d’une comédie romantique que de ces tragédies lyriques qui ont des rebondissements finaux tellement complexes. S’il n’y a pas de malheureux dans cette Elena, c’est parce que l’amour est un poison distillé avec patience et qu’il ne tue que celui qui lui succombe.

Pedro-Octavio Diaz

Le site officiel de Château de Versailles Spectacles