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L’année Rameau, ce devrait être tous les ans.

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
26 juillet, 2013

Rameau, Les Indes galantes

La Simphonie du Marais, dir. Hugo Reyne

Hugo Reyne © Accent Tonique, 2013

Jean-Philippe Rameau (1683–1764)
Les Indes galantes
Livret de Louis Fuzelier (1674–1752) 

Chantal Santon Jeffery (soprano) : L’Amour, Phani, Fatime et Zima
Stéphanie Révidat (soprano) : Hébé, Émilie et Zaïre
François-Nicolas Geslot (haute-contre) : Valère et Tacmas
Reinoud van Mechelen (haute-contre) : Carlos et Damon
Sydney Fierro (baryton-basse) : Alvar
Marc Labonnette (baryton-basse) : Bellone, Osman, Huascar, Ali et Adario 

La Simphonie du Marais
Le Chœur du Marais
Dir. Hugo Reyne 

Vendredi 26 juillet 2013, Saint-Georges-de-Montaigu, Salle Dolia
dans le cadre du 17e festival Musiques à la Chabotterie

1735. Pour beaucoup, ce n’est qu’une date. Pour certains mélomanes, c’est l’année d’Alcina et d’Ariodante. Pour d’autres, c’est l’année de naissance de Johann Christian Bach. Pour quelques-uns, enfin, c’est l’année des Indes galantes. Jean-Philippe Rameau a 52 ans, c’est son deuxième opéra. Louis Fuzelier a 61 ans, c’est son neuvième livret. Ensemble, ils vont créer une œuvre emblématique de l’opéra français, une des rares qui, peut-être, évoque immédiatement quelque souvenir musical précis chez de nombreux amateurs — la fameuse danse pour le grand calumet de la paix dans l’entrée des Sauvages.

Et pourtant, les choses n’ont pas été simples, puisque les deux hommes ont revu maintes et maintes fois leur copie, là modifiant un vers, ajoutant une scène de liaison ici, supprimant deux vers ailleurs… Deux modifications majeures, cependant, sont à retenir. D’abord, la réécriture de toute la partie dramatique de l’entrée « Les Fleurs, fête persane ». Dans la version originelle, on voit le prince Tacmas prendre l’habit d’une marchande. Un critique du Mercure de France notera que « la dignité de notre théâtre tolère quelquefois dans l’héroïque le déguisement d’une femme en homme, mais elle ne soutient pas la lâcheté d’un homme travesti en femme. Cet avilissement du sexe supérieur affadit l’âme du spectateur, quand même un homme de peu prendrait l’habit d’une femme de premier ordre. Combien la chose devient-elle plus insupportable quand on expose la fierté d’un prince de Perse sous les vils habits d’une marchande ! » Dès septembre 1735, Fuzelier et Rameau, soucieux de s’aligner sur le goût du public, changent cette entrée et font jouer une nouvelle intrigue — le divertissement reste, bien sûr, identique. L’autre modification n’est pas moins importante : c’est l’ajout, à partir du 10 mars 1736, d’une quatrième entrée, « Les Sauvages ». Jusqu’ici, en effet, l’œuvre se composait d’un prologue et de trois entrées « seulement ».

Le ballet — nous disons aujourd’hui généralement « opéra-ballet » — est peut-être le genre pour lequel, au fond, Rameau était fait. D’après Charles Collé, qui écrira pour lui le livret de Daphnis et Églé, il fallait « lui amener des divertissements : il ne voulait que de cela. » Or, le genre même du ballet est fait pour les divertissements : dans une autre pièce de Fuzelier lui-même, un personnage déclare que le ballet est « une pièce où chaque acte est composé de personnages nouveaux qui expédient deux petites scènes pour céder le terrain à la danse » ; il serait bien vain d’y chercher autre chose que ce qu’est, par définition, le genre du ballet. Fuzelier l’a dit dès 1718 dans la préface des Âges : « ce qui doit constituer le fond d’un ballet », c’est « un tissu de maximes enjouées, liées par une intrigue légère qui [puisse] occasionner des airs gracieux et des danses variées ». Rameau et le ballet était fait pour s’entendre.

Et les Indes galantes s’en ressentent, puisqu’il y a en effet peu d’intrigue et beaucoup de musique. Fuzelier a ménagé à Rameau la possibilité d’écrire une tempête marine (« Le Turc généreux »), une cérémonie d’adoration du soleil, une éruption volcanique (« Les Incas ») et un orage (« Les Fleurs »). Il lui donne pour personnages de ses divertissements des matelots, des provençaux, des esclaves, des fleurs, des amazones, des sauvages… Que demander de plus, quand on veut montrer que l’on sait tout faire avec sa musique !

Hugo Reyne et la Simphonie du Marais © Accent Tonique, 2013

La soirée que nous ont offerte Hugo Reyne et ses troupes en ouverture du festival Musiques à la Chabotterie en témoigne : on ne s’ennuie pas dans Les Indes galantes. Commencé vers 20h15, le concert — car c’était une version de concert — s’est terminé vers une heure moins le quart. Trois bonnes heures et demie de musique enlevées par une équipe réduite, avec un nombre de répétitions lui aussi réduit, mais dont le résultat ne se ressentait nullement.

Équipe réduite, car là où Rameau disposait d’une orchestre généreux, il y avait ici — les budgets sont implacables — sept violons, trois altos, trois violoncelles, une contrebasse, un clavecin, deux flûtes, deux hautbois, deux trompettes, un basson, un percussionniste. Et pourtant, quel son rond, plein, généreux, ferme, assuré ! La Simphonie du Marais a joué avec enthousiasme, passant outre les difficultés techniques de la partition, enlevant à merveille les danses — en fermant les yeux, dans les menuets du prologue, on voyait les pas de menuet : c’est tout dire —, déchaînant tempêtes et tremblements de terres, adoucissant ses sons pour les tendres amours.

À cet orchestre en très grande forme répondait une brochette de solistes de premier choix, presque tous dotés en particulier d’une belle présence vocale. Stéphanie Révidat, la première à entrer (Hébé, puis Émilie, puis Zaïre), est dotée d’un timbre chaleureux et généreux, d’une vocalisation aisée, d’une impeccable maîtrise du style. Elle n’en fait jamais ni trop, ni trop peu. Des qualités non moins grandes parent Chantal Santon Jeffery : un timbre rond, des aigus éclatants, un joli talent de comédienne — mention spéciale pour ses mines en faux esclave polonais, dans l’entrée des « Fleurs », et ses boucles d’oreilles en forme de papillon pour l’air… « Papillon inconstant »  —, et un abattage certain. Rien ne laissait imaginer qu’elle remplaçait, presque au débotté, Valérie Gabail, souffrante. Les deux sopranos ont su faire de chacun de leurs airs des moments précieux.

Du côté des hautes-contre, la fête est un peu moins unanime. François-Nicolas Geslot a semblé quelque peu à la peine dans le rôle de Valère : vocalisation malaisée, tendance à s’alanguir dans les récits, aigus tirés… Fort heureusement, il a contrebalancé cette (légère) déception par une incarnation très réussie de Tacmas, contrefaisant à merveille sa voix pour caractériser la marchande, retrouvant quelque délicatesse dans son timbre quand il chantait « normalement ». Reinoud van Mechelen a ébloui l’auditoire de ses aigus flamboyants, de son engagement dramatique — palliant aisément quelques défauts de prononciation du français — et de sa technique sans faille. S’il parvient à améliorer sa maîtrise de la langue de Molière, Quinault (et Fuzelier) — hé, pourquoi n’y parviendrait-il pas, s’il le veut ? —, il sera assurément une haute-contre qui pourra offrir au répertoire baroque français de riches heures.

Enfin, les basses-tailles. Sydney Fierro ne se voyait confié que le petit rôle d’Alvar (« Les Sauvages ») où son timbre sombre et profond aura surpris, vu son jeune âge, plus d’un auditeur. C’est encore un chanteur à suivre. Il fallait, au moins pour Huascar, un grand baryton-basse, une voix qui en impose, et ce fut Marc Labonnette. Présent dans toutes les entrées — Bellone au prologue, « Le Turc généreux » lui-même, Huascar, Ali, et Adario — il n’a laissé paraître aucune fatigue, aucun relâchement dans son engagement. Une présence vocale qui convenait à ces rôles de personnages importants — un Pacha et un Grand Prêtre du Soleil, tout de même ! —, un timbre rond et riche, une bonne maîtrise de l’ample tessiture — aux aigus redoutables, accusant parfois un vibrato un peu trop généreux, c’est bien le seul défaut qu’on puisse trouver à lui reprocher, et nous ne le lui reprocherons d’ailleurs pas —, une articulation parfaite, bref, une très belle perfomance, d’un bout à l’autre de la soirée, et dans tous les rôles.

Le chœur souffrait, à notre sens, d’un sous-effectif (quatre sopranos, trois hautes-contre, trois ténors, trois basses rejointes par Sydney Fierro dans le prologue et toutes les entrées sauf la dernière). De notre place, nous ne l’entendions souvent pas bien. Nous pouvons cependant remarquer son homogénéité, regretter qu’il n’y ait pas eu davantage de sopranos, et louer son engagement.

Hugo Reyne a dirigé l’ensemble de l’œuvre avec une probité exemplaire, se tenant au plus près de la partition. Aucun de ses tempos ne choque, tous semblent l’évidence. Des nuances, du phrasé, des idées musicales, mais point de vaine démontration de force ou d’inventivité — et point de percussions à tire-larigot non plus. Voilà un chef qui ne prétend pas « améliorer » le travail du compositeur mais qui se met au service de Rameau — vantant d’ailleurs la précision de la partition.

Ce fut une longue soirée, mais une soirée enchanteresse. Rameau a été servi avec brio. Sa musique a été déchaînée comme elle le doit — auquel a répondu d’ailleurs un déchaînement des éléments : bien qu’aucune entrée des Indes galantes ne se passe en Inde, nous avons presque eu la mousson. Le public semble avoir été séduit. Remercions Hugo Reyne et ses troupes de nous avoir offert ce bel opéra. C’est un peu comme un bout de 2014, l’année Rameau à venir, qui nous serait parvenu avant l’heure. Mais après tout, l’année Rameau, ce devrait être tous les ans.

Loïc Chahine

 

Site officiel du Festival Musiques à la Chabotterie