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Festival international de musique ancienne de Lanvellec et du Trégor (week-end du 17/10/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
6 novembre, 2014

Festival international de musique ancienne de Lanvellec et du Trégor – automne 2014

 

©Mlc

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Images musicales de l’ordre de l’univers de Francesco da Milano à Hieronymus Kapsperger


Suites, Ricercars, Fantasias et Toccatas.

Pièces de Canova da Milano, Vincenzo et Michelangelo Galilei, Lorenzini di Roma, Girolamo Frescobaldi et Johannes Hieronimus Kapsberger. 

Francesco Romano, théorbe et luth.

Concert du 17 Octobre 2014 à Perros-Guirrec, Chapelle Notre-Dame de la Clarté


Dans l’intimité du luth

Portés par les embruns de la côte toute proche, nous avons assisté au sein d’une petite église qui semblait taillée tout spécialement, à un concert intimiste du luthiste et théorbiste italien Francesco Romano, partageant avec un auditoire restreint (composé pour grande part de collégiens passionnés, c’est à saluer !) un répertoire composé par certains des plus grands maitres du luth et du théorbe.

Peu de choses sont à noter quant au répertoire sinon que la musique en est tellement belle qu’on se surprend à s’oublier soi-même et à se demander combien de temps a passé lorsqu’on reprend ses esprits.

Francesco Romano, semble maitriser parfaitement son sujet nuançant son luth jusqu’à la limite de l’inaudible à la manière d’un clavicorde. Formant un cocon autour de son instrument il semble ne plus faire qu’un avec lui, pour le plus grand bonheur auditif de son public qui d’ailleurs, bruissant de toutes parts aux premières notes du luth, vit s’installer le silence au fur et à mesure que la musique prenait sa place sous le vaisseau de bois. Tantôt on danse, tantôt on se languit, ou encore l’on s’étonne, mais jamais on ne tombe dans le ridicule, l’exagération ou la virtuosité gratuite. Une beauté toute simple, en somme. 

On s’oublie donc à l’écoute de cette heureuse rencontre on se laisse aller à s’extasier sur une simple note, à se pâmer devant un silence, et si le luthiste est bien là, notre esprit, lui semble parti danser dans d’autres sphères.

©P Gestin

©P Gestin

 

J.-Ph. Rameau (1683-1764) / Castor et Pollux


Jean-Philippe Rameau : Castor et Pollux

Version de concert raccourcie

Oliver Kuusik, Castor
Arnaud Richard, Pollux
Eugénie Warnier, Telaïre
Mélodie Ruvio, Phébé
Florent Baffi, Jupiter
Ensemble Ausonia, dir. Frederick Haas

Concert du 18 Octobre 2014 au Carré Magique de Lannion

Rameau fait maison

De tous les chefs d’œuvres lyriques issus de la plume fertile de Jean Philippe Rameau, Castor et Pollux est certainement une des plus emblématiques à la fois de la constance dans l’excellence de l’écriture de l’« Euclide-Orphée », mais également de la marche du temps et de l’évolution des goûts et des mœurs du Siècle des Lumières.

En effet, il s’agit de la Tragédie lyrique que Rameau aura le plus remaniée : trois versions relativement différentes les unes des autres figurent au répertoire.

L’original de 1737 présente une intrigue alambiquée et une relation amoureuse extrêmement complexe au sein du quatuor principal. Tout ceci se voit entièrement clarifié dans la version de 1754 qui fait écho à la toute récente Querelle des Bouffons : dans cette version, Rameau et son librettiste, Gentil-Bernard, ont entièrement remanié leur pièce d’origine afin de mieux correspondre à la volonté du public bourgeois que les maximes prônant l’honneur et la valeur, propres à l’aristocratie, n’intéressent plus. Enfin, on compte une dernière version, relativement peu modifiée, datant de 1764.

C’est une version raccourcie issue des trois sources rapportées ensemble par Frederick Haas que nous avons eu le plaisir d’entendre ce soir-là.

On doit tout d’abord saluer l’adaptation musicale d’une intelligence extraordinaire et d’une fidélité fantastique à l’esprit des originaux de Rameau : respect du fil narratif, utilisation des ruptures de tonalités correspondant aux rebondissements du livret.

Cependant, au sein de la présentation scénographique, on aurait vivement apprécié un meilleur respect des didascalies du livret et notamment dans la présence des personnages au sein de chaque scène.

Le casting soliste, constitué d’un noyau solide de fidèles de l’Ensemble Ausonia que sont Arnaud Richard, Eugénie Warnier et Mélodie Ruvio, fut très séduisant, ne souffrant que de quelques faiblesses assez minimes. Arnaud Richard, à la basse des plus puissantes campe le rôle de Pollux, personnage sensible et touchant s’il en est, et ici, la basse peine à convaincre car si on le compare à l’autre rôle de basse-taille qu’est Jupiter, incarné par Florent Baffi, à la voix plus légère, on aurait, pour de simples questions de timbres, préféré voir leurs rôles échangés. Nous avons déjà eu l’occasion de voir la soprane Eugénie Warnier dans une meilleure forme, et elle n’en est que plus impressionnante car malgré cela, elle se montre une extraordinaire Télaïre. La contralto Mélodie Ruvio incarne quant à elle une Phébé des plus convaincantes, tantôt furieuse, tantôt désespérée. Enfin, seul bémol réel du casting, le ténor Oliver Kuusik, dans le rôle de Castor, ne convainc pas malgré un timbre agréable, et ce à cause d’un très gros manque dans la compréhension du texte.

Du côté de l’orchestre, brillamment emporté par le duo constitué par la violoniste Mira Glodeanu et le claveciniste Frederick Haas, on ne peut que se laisser submerger par le flot d’énergie dégagé. L’orchestre ramiste est pour l’occasion réduit à sa portion congrue, mais sans aucun manque. Des vents d’une justesse remarquable, des cordes nerveuses et prononcées et un continuo des plus énergiques dirigé par Federick Haas depuis un superbe clavecin de Philippe Humeau. Une seule déception cependant de la part de votre serviteur qui se trouvait à la première de cette adaptation au Festival de Sablé 2011 : à cette occasion nous fûmes saisis par le basson de Julien Desbordes qui arrachait chaque note de son basson, au bord de la rupture, certes, mais quel son ! De retour en 2014, c’est Alain de Rijckere à qui revient la place de basson et on peut que ressentir une légère déception face au jeu timoré du bassoniste belge.

Dans l’ensemble, on ne peut évidemment pas avoir les mêmes attentes de justesse et de netteté que dans un réel orchestre de cinquante musiciens. Certes il s’est trouvé quelques craquements de hautbois, quelques départs approximatifs,… mais c’est cet aspect un peu rugueux qui fait tout l’attrait de la version de Castor et Pollux vu par Ausonia. Un Rameau « fait maison », en somme.

 

© DR

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Comètes et métaphores sur l’harmonie des sphères 

Philippe-Heinrich Erlebach (1657-1714) , Harmonische Freude musicalischer Freunde

Le Banquet Celeste, dir. et chant : Damien Guillon

Concert du 19 Octobre 2014 à l’Eglise Notre-Dame de Plouaret

Dans les Sphères d’Erlebach

Sous la grande nef de l’église paroissiale de la petite ville de Plouaret, nous eûmes en ce début d’après-midi la surprise d’entendre d’inhabituelles sonorités tirées du maître-œuvre d’un obscur compositeur allemand que nous pouvons aujourd’hui considérer comme très injustement méconnu.

Composé d’un ensemble de motets tous plus beaux et plus mélancoliques les uns que les autres, Harmonische Freude musicalischer Freunde est un recueil de premier ordre issu de l’imagination féconde d’un certain Philippe-Heinrich Erlebach, compositeur à la vie méconnue qui fut Kapelldirector puis Kapellmeister à Rudolstadt en Thuringie.

Brillamment interprété par le jeune groupe qui se présentait à nous, ce recueil, d’un intérêt majeur en lui-même fut à proprement parler transcendé par les jeunes musiciens talentueux qui le partageaient littéralement avec leur public.

A commencer par Damien Guillon lui-même. Perçant à la fois l’âme et l’esprit de son public à chacune des notes qui sortaient de sa bouche, le contre-ténor nous renvoyait l’image d’un Erlebach à la fois mélancolique et tourmenté, mais également plein d’un espoir. La compréhension du texte en allemand en était rendu secondaire tant les intentions du compositeur lui-même en étaient rendues claires et limpides. La direction du groupe n’en était pas pour autant remise au second plan ! Une direction, certes, peu visible, mais avec un travail d’amont manifestement tellement construit que le minimum en était rendu amplement suffisant. On aurait cependant voulu un peu plus de constance ou de dégradés dans l’orchestration de la basse continue dont certains changements nous parurent un peu abrupts et gratuits.

Chez les musiciens, tous étaient du meilleur niveau et d’une musicalité sans faille. Nous fûmes particulièrement conquis par le premier violon de Caroline Bayet. On aurait simplement apprécié une disposition scénique qui aurait un peu plus mis en valeur le clavecin de Kevin Manent.

En conclusion d’un week-end plus que réussi on se doit de constater que, à l’exception de quelques déceptions ou surprises mineures et qui sont le lot de n’importe quel concert du simple fait de la diversité des goûts qui peuplent la Terre, tout les concerts auxquels nous avons assistés furent un enchantement tant par les artistes, le répertoire ou encore le cadre, choisi sur mesure de chacun des programmes. Tout ceci ne peut qu’être porté au crédit du Festival de Lanvellec qui prouve une fois de plus la qualité de sa programmation. 

François d’Irançy