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L’art de faire briller les cuivres

Muse5
18 juillet, 2013

Antonio VIVALDI (1678-1741)

Per l’Orchestra di Dresda, vol. 1

Concerto en fa majeur rv 569
Concerto en fa majeur rv 568
Concerto en ré majeur rv 562 « Per la Solennità di S. Lorenzo »
Concerto en fa majeur rv 571
Concerto en fa majeur rv 574
Concerto en fa majeur rv 568, adagio alternatif

Zefira Valova, violino principale (violon de Lorenzo & Tommaso Carcassi, Florence, 1760)
Anneke Scott & JOseph Walters (corni da caccia)
Anna Starr é Markus Müller (hautbois) 

Les Ambassadeurs
Dir. Alexis Kossenko

66’04, Alpha, 2013.

Le Prete Rosso est à l’honneur pour ce premier volume consacré à l’orchestre de Dresde, formation fameuse à l’époque, « l’ensemble le plus parfait » selon Rousseau dans son Dictionnaire de Musique, célèbre notamment pour la rutilance de ses cuivres et la présence de ses bois, doté d’une « personnalité » fortement affirmée, à la fois de par son instrumentarium et ses effectifs. L’ « orchestre de l’Opera du Roi de Pologne » prit son essor grâce à l’action résolue d’Auguste Le Fort, admiratif de Versailles et des arts français, puis de son successeur Friedrich August aux penchants plus italianisants. Caméléon doté à son apogée d’une quarantaine d’instrumentistes, parmi lesquels Quantz, Zelenka ou Weiss, l’ensemble représentait dans les années 1720 un laboratoire brillant et éclectique où se mêlait le répertoire de Lully ou Campra d’une part, et les compositions d’un Vivaldi, Tartini, Pisendel, Hasse, Zelenka d’autre part. Les œuvres de Vivaldi sont par ailleurs interprétées en se fondant sur les copies dresdoises de Pisendel, avec des adaptations instrumentales (doublement de la basse continue, changement d’instrument…), structurelles, harmoniques et ornementales (appogiatures, diminutions, cadences…) du plus haut intérêt que le livret décrit plus précisément.

Alessis Kossenko et Les Ambassadeurs nous livrent ici un programme brillant (voire tonitruant), d’une boulimique énergie, d’une spontanéité jouissive quoique parfois brouillonne qui révèle une vision jubilatoire et généreuse. Certes, l’on pourra toujours reprocher à cette lecture les temps forts très marqués, la verticalité remuante qui obscurcit la douceur mélodique, l’ardeur permanente en dépit des courts instants élégiaques, répits bienvenus, et les écarts de justesse de 2 cornistes de chasse Anneke Scott et Joseph Walters, impressionnants de virtuosité et de ductilité. Mais en ce qui nous concerne, nous saluons ce portrait vigoureux, bourré de couleurs, baigné dans un optimisme doré, mettant à l’honneur les sonorités boisées des cors de chasse naturels et leurs sons bouchés (cf. notre article sur la correction pavillonnaire), et cette volonté assumée de réjouissance curiale.

Prenons la première plage, ce concerto en fa majeur RV 569 qui commence par quelques appels pointés martiaux avant l’emballement d’un Allegro fourmillant et euphorique, où la polychromie serrée des lignes, les interventions variées des cors aux phrasés épuisants pour les musiciens (et des hautbois dans une moindre mesure), l’inventivité permanente et en même temps si familière dans ses éclairs violonistiques donnent le tournis. Même la sicilienne de l’Adagio, en dépit d’un violon caressant, ne parvient pas à effacer la fureur exaltée du mouvement précédent, et l’Allegro final démonstratif et vibrant, semble avec malice opposer le violon aigu de Zefira Valova à une masse orchestrale dantesque n’attendant que de prendre le dessus, jusqu’à ce que le compositeur élague peu à peu les parties des solistes pour laisser la place libre audit violon.

Autre exemple, le Concerto en ré majeur RV 562 qui n’est sans doute pas inconnu de nos lecteurs, car souvent utilisé pour remplacer la Sinfonia introductive perdue de la Juditha Triumphans, interprété à partir de la copie même de Pisendel, auquel on peut reprocher une relative sécheresse et un caractère belliqueux suraffirmé. On notera avec intérêt l’importance des parties graves dans l’équilibre sonore, avec outre la contrebasse, la présence de bassons et contrabasson, ce qui apporte à la fois un timbre boisé et un halo chaleureux contribuant à donner du liant à une vision parfois très fragmentée et un peu survitaminée.

Comme pour nous contredire, le Concerto RV 574, peut-être le plus anciens des concertos avec cors, étale certes avec gourmandise son amour de la chasse avec ses fanfares à la tierce roboratives, mais n’en oublie pas moins, y compris dans les Allegros, les instants d’envol mélodique qu’un violon ailé saisit avec à-propos comme autant de respirations souriantes. Le Grave, avec ses cors lunaires et métalliques, est de toute beauté, lorsque se dévoile le dialogue alangui et sensuel des violon et hautbois entrelacés, moment rare d’apesanteur où Bellone et ses légions guerrières sont reléguées à quelques importunes interventions, spectateurs sanguins d’un spectacle tendre et doux. D’ailleurs, l’Allegro final débute avec pudeur et retenu, avec une esquisse de menuet bien senti, avant que les enfers ne se déchaînent de nouveau avec la puissance évocatrice qu’on leur connaît, et quelques coups d’archet vifs d’un violoncelle bienvenu.

Alors, oui, on est plus dans une vaste fresque triomphante à l’antique de Le Brun ou dans un vaste paysage architecturé de Piranèse que dans l’intimité sensible d’un Metsu, mais l’auditeur ne peut qu’être submergé – ou happé – par une telle fougue et l’on ne se lassera pas de s’abreuver de cette sève à l’entrain communicatif.

Armance d’Esparre

Technique : prise de son dynamique et précise.

  1. One Response to “L’art de faire briller les cuivres”

  2. […] l’opposé de la vision fourmillante et martiale d’Alessis Kossenko (Alpha), ce « Vivaldi con moto » – dont on aurait pu craindre le pire […]