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L’art de la veduta, du souvenir de voyage aux cimaises des musées (Canaletto-Guardi – Musée Jacquemart-André, Paris)

4 janvier, 2013

« Canaletto-Guardi : Les deux maîtres de Venise »

Musée Jacquemart-André, Paris
du 14 septembre 2012 au 21 janvier 2013
 

© Musée Jacquemart-André / Culturespaces

De nos jours, quelques clichés pris sur le vif et aussitôt postés sur les réseaux sociaux suffisent à informer nos amis des villes visitées et des payasages rencontrés. Pour les adeptes des traditions, les lieux touristiques regorgent encore des ces bonnes vieilles cartes postales, qui firent le bonheur des collectionneurs et des préposés des Postes. Au XVIIIème siècle déjà les voyageurs anglais fortunés qui entreprenaient « le Grand Tour » (entendez : celui de l’Italie et du bassin méditerranéen) aimaient rapporter avec eux des témoignages visuels des villes traversées. Faute des techniques modernes, ils devaient se tourner vers le dessin, ou mieux la peinture. Pourtant, la peinture de paysage n’attirait guère les peintres de renom, la peinture d’histoire demeurant le genre noble par excellence, suivi du portrait et de la nature morte. Mais à Venise la demande est bien présente en ce XVIIIème siècle, où la Cité des Doges à la puissance politique et commerciale déclinante est devenue une étape incontournable de tout voyage en Italie : les visiteurs étrangers s’y pressent, entre carnaval, joutes nautiques, fêtes et représentations d’opéras. Et ils sont prêts -pour les plus fortunés d’entre eux- à payer cher pour rapporter un souvenir qui témoignera de leur présence dans ce lieu, un peu pour se la remémorer, et probablement beaucoup aussi pour impressionner leurs connaissances…

Francesco Guardi, Place Santa Maria del Giglio, huile sur toile, 50 x 84 cm, Collection privée – © DR

Né dans une famille de peintres, le jeune Antonio Canal (1697 – 1768) débute sa carrière vers 1716 – 1720, aux côtés de son père, en peignant des décors de théâtre (en particulier pour deux opéras d’Alessandro Scarlatti Tito Sempronio Gracco et Turno Arecio, représentés durant le carnaval de 1720). Dès 1722 il s’oriente résolument vers la création de toiles adaptées à la demande des visiteurs étrangers, et en particulier anglais, sur la commande du consul britannique John Smith. Le format des toiles s’adapte à cette demande particulière : les toiles de grande dimensions des débuts cèdent progressivement le pas à des tableaux de plus petit format, plus facilement transportables…Et les compositions sont également élaborées en fonction de la demande : mise en scène des monuments à l’aide de perspectives théâtrales, de points de vue imaginaires parfois en décalage avec la réalité visuelle (comme la représentation conjointe de monuments qui ne peuvent être observés depuis un même point de vue).

Le succès ira grandissant tout au long de la carrière de l’artiste : Joseph Smith (qui succède à John Smith en tant que consul britannique auprès de la Sérinissime) acquiert de grandes quantités de toiles (qu’il revendra en 1762 à son monarque, origine de l’impressionnant fonds de Canaletto des collections privées de la Couronne britannique), Canaletto se rendra même en Angleterre en 1746 pour savourer pleinement son succès. Quelques décennies après sa mort, dans un XIXème siècle pourtant prompt à répudier le baroque du siècle précédent, ses toiles sont très recherchées, atteignant des cotes élevées. Elles rejoignent progressivement les musées.

Canaletto (Antonio Canal, dit), La place Saint Marc vers l’Est, huile sur toile, 140,5 x 204,5 cm, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid – © Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid

 
Comme le montre bien l’exposition, Canaletto n’a fait qu’exploiter avec génie un genre créé par ses précurseurs. Dès le début du XVIIIème siècle, le peintre hollandais Gaspar van Wittel (1652/3- 1736) s’était installé à Venise. Pour mieux rendre les paysages urbains, il eut recours abondamment (comme Canaletto ensuite) à la camera oscura, chambre noire connue depuis la Renaissance qui permet de projeter les contours des objets (et des bâtiments), et d’approfondir la technique de la perspective. La vue (veduta) urbaine n’est donc pas une simple reproduction de la vision humaine, une sorte de photographie avant l’heure, mais une création artistique élaborée qui sublime le réel, donnant au genre ses lettres de noblesse. Les apports de Canaletto se lisent à travers son évolution picturale. La « Place Saint-Marc vers l’est » de 1723 (Musée Thyssen-Bornemisza de Madrid) est encore une toile de grandes dimensions, aux contrastes marqués et à l’atmosphère orientalisante. La même vue, réalisée vers 1740 (musée Jacquemart-André) possède un format plus réduit, tandis que la perspective monumentale est particulièrement soignée. La palette recourt presqu’exclusivement à des couleurs chaudes et lumineuses, le ciel inonde la toile de lumière. La même vue, vers 1760, emprunte un truchement saisissant bien qu’irréaliste (la vision du monument dans l’encadrement d’un portique) pour créer un effet théâtral qui attire immanquablement l’oeil du spectateur vers le palais doganal à travers une fuite savante.

Francesco Guardi, Le Canale di Cannaregio, avec le Palazzo Surian-Bellotto, l’ambassade de France, 49,5 x 77,5 cm, huile sur toile, The Frick Collection, New York – © The Frick Collection

Autre védutiste vénitien célèbre, Francesco Guardi (1712 – 1793) se démarque assez nettement de Canaletto, comme l’illustre la présentation côte à côte de la même vue « Le Grand Canal avec l’église San Geremia, le palais Labia et l’accès au Cannareggio« . Là où Canaletto nous offre une vue idéalisée, vaporeuse et baignée de lumière, en un mot très vénitienne, Guardi emprunte presqu’un demi-siècle plus tard (1769) une palette nettement plus sombre, dont les clairs-obscurs d’influence caravagesque soulignent les reliefs, dans une composition un peu plus massive mais aussi plus réaliste et plus animée. Dans les années 1780 Guardi s’attachera à décrire finement les effets atmosphériques, comme l’illustre le flamboyant « Le Doge part pour le Lido à bord du Bucentaure » du musée du Louvre, également présent dans l’exposition. 

Bernardo Belloto, Capriccio avec un arc de triomphe sur le bord de la lagune, huile sur toile, 40,5 x 49 cm, Museo civico, Asolo – © Museo di Asolo

Outre Guardi, le courant impulsé par Canaletto eut d’autres adeptes. Son neveu et disciple Bernardo Bellotto (1722 – 1780) illustra non seulement les monuments de la Sérénissime, mais aussi ceux des grandes villes d’Europe : Dresde, Vienne, Münich, Varsovie où il finit ses jours. Il est représenté par la vue du « Rio dei Medicanti et la Scuola San Marco« , oeuvre de jeunesse dont la virtuosité (en particulier dans le traitement de la perspective, abordée légérement de biais pour offrir une vue plus large) la fit attribuer un temps à son oncle illustre.

Enfin, l’exposition nous éclaire sur quelques aspects mal connus de la création de Canaletto : la très impressionniste esquisse de « La place Saint-Marc vers l’est » (1722 – musée de Palm Beach), aux touches à peine modelées, d’une grâce diaphane ; le surprenant « Intérieur de la basilique Saint-Marc le Vendredi Saint » (vers 1730 – Collection de la reine d’Angleterre) ruisselant d’ors scintillent sous une lumière latérale, et l’éxubérante « Régate sur le Grand Canal » (vers 1732, Bowes Museum), de grandes dimensions, où les couleurs vives et contrastées, inhabituelles chez l’artiste, flamboient dans une atmosphère de fête baignée de lumière. A travers cette exposition remarquable (en particulier pour les pièces issues des collections de la Reine d’Angleterre, rarement présentées au public européen), c’est toute la Venise baroque qui revit sous nos yeux.

Bruno Maury

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Site officiel du Musée : www.musee-jacquemart-andre.com/fr/evenements/canaletto-guardi