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Une douceur rare (Laudarium : chants de dévotion populaire en Italie au XIVe siècle – Arcana)

Muse5
5 février, 2015

Laudarium : chants de dévotion populaire en Italie au XIVe siècle

Liste des airs
 

CD 1 : LAUDE DI SANCTA MARIA

  1. Venite a Laudare *
  2. Ave Maria [antiphona] ***
  3. Verbum Patris hodie [motetus] **
  4. Die ti salvi Regina **
  5. Voi ch’amate **
  6. Or piangiamo **
  7. Dulcis Jesu memoria / Jesu nostra redemptio [motetus] **
  8. Onne homo **
  9. Diana stella [instrumental – Doron David Sherwin, 1994]
  10. Chi vuol lo mondo **
  11. Troppo perde ’l tempo *
  12. Ortorum virentium / Virga Yesse [motetus] **
  13. Con la Madre **
  14. Ave maris stella [hymnus] ***
  15. Ave Donna sanctissima *
  16. Assumpta est Maria [antiphona] ***
  17. Ave Regina gloriosa *

Enregistrée à l’Abbaye de Santa Maria à Sylvis, Sesto al Reghena (Italie), Pordenone, 26-30 juin 1994

Durée : 71’10

CD 2 : LEGENDA AUREA

  1. Facciam laude a tuct’ i Sancti **
  2. Sia laudato San Francesco *
  3. San Domenico beato **
  4. Ciascun ke fede sente *
  5. Santa Agnese da Dio amata **
  6. Novel canto [instrumental – Doron David Sherwin, 1997]
  7. Laudia’ lli gloriosi Martyri valenti **
  8. Pastor principe beato **
  9. Magdalena degna da laudare *
  10. Spiritu Sancto dolçe amore *
  11. Benedicti e llaudati *

Enregistré à l’Abbaye de Rosazzo, Manzano, Udine (Italie), 3-7 novembre 1997

Durée : 70’00

Sources :
* Cortona, Biblioteca Comunale e dell’Accademia Etrusca, ms 91
** Firenze, Biblioteca Nazionale Centrale, Banco Rari 18
*** Antiphonale Romanum 

laudarium_arcanaEnsemble La Reverdie
Arcana, A379

Ce coffret regroupe deux disques consacrés à laudes : le premier concerne des chants de dévotion mariale, pratiqués en Italie au XIVème siècle par des membres de confréries laïques, indépendamment de la liturgie ecclésiastique, et le second, laudes directement tirées ou non de la Legenda Sanctorium appelée également la Legenda Aurea, textes relatant la vie des saints, souvent utilisés par les prédicateurs dans les églises et dans les places de la ville. Le livret de ces CD nous renseigne, de manière succincte, des éléments précieux sur le caractère de laudes monodiques : « Il s’agit d’un phénomène marquant de la mélodie populaire traditionnelle qui caractérise […] l’essence de la musicalité italienne. » La modernisation de la société (Commune, classes d’artisans et de commerçants) ainsi que la plus grande liberté individuelle, engendrèrent un renouveau spirituel, dont la dévotion mariale, pour laquelle l’organisation de confréries se développa très rapidement. Sur le modèle de ces confréries naissaient les compagnies de laudesi et des disciplinati. Chez les laudesi comptaient des artisans, des marchands et des femmes qui participaient aux offices tout en observant un certain nombre de règles ; leurs activités étaient animées par l’esprit d’entraide en faveur des plus pauvres. Ils organisaient des cérémonies solennelles célébrées dans des églises importantes et pour les chants, ils utilisaient également des textes en langue vernaculaire.

Les deux manuscrits – Banco Rari 18 de la Bibliothèque Nationale Centrale de Florence et le manuscrit 91 de la Bibliothèque Communale et de l’Académie Etrusque de Cortona – à partir desquels l’enregistrement présent a été réalisé, sont les seuls complets de notation musicale, dans l’état de recherche actuelle.

On peut bien sûr écouter ces laudes mariales sans aucune connaissance structurelle et apprécier la qualité d’interprétation incontestable, que ce soit des antiphones, des motets ou des hymnes. Elles ont chantées dans un rythme tantôt régulier tantôt souple et avec des accompagnements aux choix d’instruments bien pensés (luth, cloches, cornets muets, flûte, vièle, harpe, symphonia, percussions) qui rappellent les musiques « populaires », parfois même de troubadours. Les chants, en solo ou en chœur à l’unisson (car ils sont essentiellement monodiques ; mais on constate des polyphoniques simples comme Verbun Patris Hodie, Ortorum Viretium / Virga Yesse et Ave Donna Sanctissima) sont exécutés avec simplicité et rayonnent de pureté et de sérénité. La musique devient plus intéressante lorsqu’on apprend que les musiciens ont ordonné ces pièces selon un usage symbolique des nombres, notion très répandue au Moyen Âge : 5 groupes ou « Mystères » de 3 morceaux en guise du mystère de la Croix, avec au centre un motet latin Dulcis Jesu Memoria / Jesus Nostra Redemptio. Ainsi, on suit la méditation des Mystères Joyeux, Douloureux et Glorieux (dans la récitation du Rosaire) qui sont également les sentiments ressentis à l’écoute de chaque groupe dans l’ordre proposé.

Quant à la Legenda aurea, les laudes que l’on entend ici sont les moins connus, et ceux du manuscrit BR 18 constituent le premier enregistrement mondial. Au milieu des morceaux à une allure plus ou moins régulière, parfois lente, parfois au tempo de marche, il y a une pièce qui semble non mesurée, à un caractère paradisiaque : Spiritu Sancto dolce amore. Après une introduction instrumentale assez longue (vièle, harpe et cornet muet), trois voix féminines, deux à l’unisson et un solo, chantent l’amour saint, avec une douceur rare.

Livia Caffagni, interprète (chant, vièle, flûte) et auteur du livret, précise que l’interprétation rythmique pour ces chants des deux manuscrits est « construite » à partir de la notation originale en carrée noire qui ne fournit aucune indication rythmique. Et cette « construction » est, à notre sens, plus que réussie. On ne peut que se réjouir d’un tel fruit de collaboration entre les musicologues et les artistes ; pour ressusciter une partition endormie depuis des siècles dont la pratique est perdue, il faut une sacrée dose d’érudition et de recherches méticuleuses, dont on peut bénéficier pleinement dans ces disques de La Reverdie.

Cécile Colline-Duchamp