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« D’un sonet vau pensan » (« Jai une chanson en tête »)

Muse5
31 décembre, 2009

Laudes, confréries d’Orient et d’Occident

L’état de transe, Laudes et chants soufis

laudes_doulcememoireDoulce Mémoire
Direction Denis Raisin Dadre

76’07, Zig-Zag Territoires, 2009. 

C’est un CD qui parle, qui raconte, qui décrit. Qui relate la rencontre de deux mondes tous deux nimbés de mystère et d’encens. De deux civilisations séparées par le Bosphore et ses eaux sombres. C’est aussi un parfum et un toucher de XVIème siècle que nous livre Doulce Mémoire, à travers une évocation presque physique, tout autant olfactive et tactile que musicale. Alors, l’on passe rapidement sur les sons « exotiques » à nos oreilles des confréries musulmanes représentées par trois pièces hypnotiques dont un « Djânam » avec des improvisations sur des modes précis, et le grisant « Yâ Hou yâ man Hou » tournoyant. Et nous nous concentrerons sur les laudes (et 2 madrigaux spirituels) provenant en majorité de recueils de 1563 avec des anonymes, du Jean de Ferrare, du Willaert, et tout de même un petit Lassus plus tardif. Répertoire aisé, « de dévotion facile, écrit en italien » comme le note Denis Raisin Dadre. 3 ou 4 voix, une mélodie simple portée par le dessus, une structure lancinante et close de couplets / refrains à la magie répétitive.

Dès le « Poiche’l mio largo pianto » de Lassus, on goûte l’incroyable texture des flûtes à bec, au souffle boisé que la prise de son d’une fidélité exemplaire rend presque à portée de main, cette douceur enveloppante, ronde, mélancolique qui trempe les os les jours de pluie, le regard tourné vers le sol avec humilité. Une ferveur simple, honnête, droite se dégage de quelques mesures pourtant techniquement si dépouillées. La beauté intemporelle, apaisée de l’évocation d’une dévotion de confrérie bénéficie de la cohésion fusionnelle des voix, d’une pureté de timbres d’une clarté éclatante, du soin méticuleux que met Denis Raisin Dadre à sculpter les silences, à laisser s’épancher la mélodie sans la retenir ou la charger afin que l’arôme du nectar vocal se frotte aux senteurs des fûts instrumentaux. Cette atmosphère prégnante d’une spiritualité épanouie et tendre s’immisce dans chaque phrasé, sans se départir de sa fluidité naturelle, même dans le « Con doglia e con pieta »  de Jean de Ferrare où deux voix dialoguent avec complicité ou le « Piangete egri immortali » de Willaert plus complexe et d’une verticalité grave.

Certes, certains se lasseront du caractère répétitif et frustre de l’ensemble, rechercheront polyphonie plus savante et orchestre plus fourni, fustigeront les passages a capella comme l’introduction du « Al pie del duro sasso », guetteront en vain un peu d’énergie, de vigueur, de violence théâtrale. D’autres se laisseront bercer par des voix claires, des lignes parfaitement dessinées, des sonorités suggestives, d’une poésie iridescente presque mystique. Et nous sommes de ceux-là.

Alexandre Barrère

Technique : superbe prise de son d’une richesse de timbres incroyable, bien équilibrée, ample, naturelle.

  1. One Response to “« D’un sonet vau pensan » (« Jai une chanson en tête »)”

  2. […] pour se concentrer sur les rythmes entraînants et les paysages qui défilent. Tout comme les Laudes de la fin de la Renaissance que nous venons concomitamment de chroniquer, Zig-Zag Territoires a […]