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Le baroque américain, entre Broadway et Hollywood…

Muse4
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
30 mai, 2013

Jeremy SAMS (né en 1957)

The Enchanted Island

Pastiche musical en actes , avec des musiques de Haendel, Vivaldi, Rameau, Campra, Leclair, Purcell, Rebel.

David Daniels (Prospero), Danielle de Niese (Ariel), Joyce DiDonato (Sycorax), Luca Pisaroni (Calliban), Lisette Oropesa (Miranda), Layla Claire (Helena), Paul Appleby (Demetrius), Elliot Madore (Lysander), Placido Domingo (Neptune), Ashley Emerson, Monica Yunus, Philippe Castagner, Tyler Simpson (Quartet), Antony Roth Costanzo (Ferdinand)

Mise en scène et décors : Julian Crouch
Costumes :  Kevin Pollard
Eclairages : Brian MacDevitt
Chorégraphie : Graciela Daniele 
Orchestre, chœurs et ballet du Metropolitan Opera
Direction des chœurs : Donald Palumbo
Basse continue : Bradley Brookshire (clavecin), David Heiss (violoncelle)
Direction musicale : William Christie 

 180′, 2 DVDs, Virgin Classics. Enregistré au Metropolitan Opera de New York le 21 janvier 2012.

Prenez deux pièces de Shakespeare (« La Tempête » et « Le Songe d’une nuit d’été »), soigneusement mélangées pour le livret, des extraits d’airs de Purcell, Haendel, Campra, Vivaldi et Rameau (et de quelques autres compositeurs baroques moins connus : Leclair, Rebel, Ferrandini) tous transposés en anglais (ou plutôt en américain moderne) confiés à des interprètes baroques reconnus (David Daniels, Joyce DiDonato, Danielle de Niese) dont deux contre-ténors (pour faire bonne mesure !), relevez l’Orchestre du Met d’un clavecin pour lui donner la bonne couleur, mettez à sa tête l’incontournable William Christie, construisez quelques décors de grottes (terrestre et marine, cette dernière étant indispensable au cher Neptune) émaillés de projections vidéo (nous sommes au XXIème siècle tout de même !), et allez chercher des costumes époustouflants chez les meilleurs faiseurs des ateliers d’Hollywood (nous sommes aux Etats-Unis…), et vous obtiendrez un pastiche baroque quelque peu décoiffant. J’oubliais la cerise sur le gâteau : une grande gloire lyrique est indispensable pour incarner le dieu des mers et des océans. Pour elle n’hésitez pas à faire remonter sur scène l’excellent Placido Domingo, qui enchanta nos oreilles voici maintenant plus de trente ans en ténor étoile du bel canto, à l’heure où la redécouverte du baroque balbutiait encore autour de la démarche méritoire de Nikolaus Harnoncourt et de son Concentus Musicus de Vienne, et de quelques jeunes talents (dont déjà le cher Bill) qui se lançaient dans le répertoire. Vous avez là tous les ingrédients de la recette magique de ce pastiche, dans lequel vous découvrirez également les succès et les ratés de plusieurs élixirs d’amour, source inépuisable de rebondissements multiples qui aboutiront à l’inévitable « happy end » final…

Joyce DiDonato © Virgin Classics

Notre verdict à la vue et à l’audition de cette brillante production est un peu mitigé. Disons-le tout net, le côté musical est un peu décevant à des oreilles familières des œuvres dans lesquels Jeremy Sams a puisé à profusion des airs. Les transpositions en anglais sonnent évidemment très différemment des airs italiens originaux (pour ne rien dire des airs français !), et même lorsqu’il s’agit d’airs en anglais (comme le « Endless pleasure, endless love » du Sémélé de Haendel, confié ici à un quatuor avec des paroles légèrement différentes : « Days of pleasure, days of love ») les modifications sont assez substantielles pour dérouter nos références. Même dirigé par le fidèle Christie et rehaussé d’une basse continuede de clavecin associé au violoncelle, l’orchestre du Met verse facilement dans une profusion surabondante et brillante, plus proche de la Philarmonique de Berlin des années Karajan que d’un délicat ensemble baroque ! C’est particulièrement vrai dans les chœurs et les ensembles, beaucoup moins dans les airs solos, plus convaincants. Les transpositions, modifications de tessiture, coupures ou réécritures des paroles éloignent toutefois ces derniers du modèle originel, avec lesquels ils pâtissent généralement de la comparaison : n’est pas Haendel qui veut ! Si l’on essaie de faire abstraction des références musicales, le résultat global est plutôt homogène, ce qui après tout n’était pas gagné d’avance compte tenu de l’hétérogénéité des emprunts. Ces derniers sont d’ailleurs savamment appropriés au canevas de la pièce, comme par exemple le recours à la musique et au chœur de « The King shall rejoice » de Haendel (Coronations Anthems) pour accompagner l’apparition de la grotte de Neptune (avec des sirènes descendues des cintres !) à la fin de l’acte I.

© Virgin Classics

Au plan vocal et scénique, on peut relever la bonne expressivité de l’ensemble des chanteurs. Les imposants costumes dont ils sont parfois affublés ne semblent pas entraver les déplacements ou les poses dont ils jugent nécessaire d’accompagner leur chant. Et le plateau est globalement de bonne qualité. On peut certes regretter la projection un peu étroite de David Daniels dans le rôle de Prospero, dont il s’acquitte toutefois magistralement au plan scénique (pour souligner l’imbroglio total de la situation au final de l’acte I « Chaos, confusion », ou lors du rebondissement final). Mais on conçoit parfaitement que Miranda cède à la voix charmeuse du contre-ténor Anthony Roth Costanzo, parfaitement à l’aise dans les mélismes les plus délicats comme dans son fringant costume blanc d’officier de marine, à brandebourgs et galons d’or. Dans le rôle torturé de Caliban, Luca Pisaroni fait aussi montre d’une belle expressivité théâtrale, même si on l’a connu vocalement plus à l’aise dans le répertoire mozartien de sa langue italienne maternelle. Paul Appleby (Demetrius) et Elliot Madore (Lysander) possèdent chacun une belle projection. Le tour de la distribution masculine ne serait évidemment pas complet sans mentionner, last but not least, Placido Domingo. Son timbre n’a évidemment plus grand chose à voir avec celui du jeune ténor qui inondait Radamès de ses aigus chaleureux, il tire sur des graves profonds, ce qui lui sied parfaitement pour incarner la majesté de Neptune. Il se livre dans la scène de la grotte marine de l’acte I à un étourdissant récital, qui culmine avec la transposition du très bel air de Pluton dans l’acte des Enfers d’Hyppolite et Aricie (« Qu’à servir mon courroux tout l’Enfer se prépare ! Que l’Averne, que le Ténare… »).

Danielle De Niese © Virgin Classics

Les interprètes féminines ne sont pas en reste. Danielle de Niese incarne avec finesse un Ariel craintif et espiègle s’essayant aux élixirs magiques avec plus ou moins de bonheur, ou descendant en scaphandrier jusqu’aux profondeurs marines du repaire de Neptune… Dans le rôle de la femme séduite et abandonnée cherchant sa revanche(Sycorax), Joyce Didonato imprime de beaux accents à son timbre teinté d’acidité. C’est à juste titre qu’elle est abondamment applaudie dans l’air du début du deuxième acte où elle proclame son énergie retrouvée, et son affrontement final avec Prospero est particulièrement réussi. Lisette Oropesa incarne fort honnêtement une Miranda élégiaque, campée dans sa tenue de déesse grecque, son duo d’amour avec Ferdinand au second acte est un beau moment de grâce. Et louons la diction impeccable de Layla Claire, qui donne aux airs d’Helena une musicalité sans pareille et parvient presque à faire oublier les imperfections des transpositions.

On ne peut terminer sans mentionner la belle prestation du Ballet du Met, qui évoque de manière très suggestive (et parfois très directe !) les plaisirs offerts dans la grotte éponyme, pantomime joyeuse relevée de costumes colorés.

Côté présentation du coffret, c’est un peu le service minimum : une courte notice (en français et en anglais) de Jeremy Sams évoquant l’esprit et les circonstances de la création de cet étonnant pastiche. En particulier on eût aimé que les références musicales apparaissent directement sur un livret (ou à la rigueur dans les bonus du DVD). Que nenni : il appartiendra donc à chacun de fouiller dans sa mémoire ou dans sa discothèque pour tenter d’identifier chaque passage ! Mais c’est probablement pour inciter à mieux connaître le répertoire, de même que l’on a le sentiment que ce pastiche « sur mesure » avait pour but essentiel d’ancrer davantage les airs baroques dans le cœur du public du Met. Et de ce point de vue, on peut dire que l’exercice est réussi, même s’il n’est pas totalement convaincant.

Bruno Maury

Technique : captation souple avec de belles couleurs reflétant bien l’ambiance de comédie musicale de l’ensemble, voix bien mise en valeur, orchestre avec un équilibre manquant de naturel.