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« Le bel âge d’or »

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2008

L’Astrée : musiques d’après le roman d’Honoré d’Urfé

Airs de cour de Antoine Boësset, Étienne Moulinié, Jean Boyer, Joachim Thibaut de Courville, Louis de Rigaud, Nicolas Le Vavasseur, Guillaume Michel, Jean Chardavoine, Pierre Guédron
 

Pièces instrumentales de Robert Ballard, Ennemond Gautier « Le Vieux », René Mésangeau, Jean-Henry d’Anglebert, François Dufaut, Nicolas Chevalier

Ensemble Faenza : Olga Pitarch (dessus), Jean-Michel Fumas (haute-contre), Marc Mauillon (taille), Marco Horvat (basse-taille, luth, guitare baroque), Pascale Boquet (luth, guitare renaissance), Matthieu Boutineau (clavecin), François Lazarévitch (musette, flûtes), Angélique Mauillon (harpe triple)

Direction : Marco Horvat
Alpha, 2008

Des 5000 pages de L’Astrée, le lecteur moderne ne connaît souvent rien, et ignore même que ce nom d’Astrée est celui de la bergère. Il pouvait donc paraître téméraire de proposer un programme autour de ce roman. L’auditeur sera sans doute surpris de voir que plusieurs pièces ne tiennent que de manière un peu lâche au roman d’Urfé, et qu’il s’agit plus en réalité d’un disque d’airs de cour autour de L’Astrée que sur L’Astrée proprement dit.

Avant de rentrer dans le vif du berger, on dira d’emblée que cet enregistrement fluide, coloré et élégant rend à merveille compte de la société raffinée du siècle de Louis XIII, à la manière d’une de ses gravures d’Abraham Bosse où se presse une société précieuse et sensible.

Commençons par la diction et les passages déclamés. On pourra être agacé par les quelques interventions parlées qui déroutent souvent plus qu’elles n’éclairent – il était impossible de résumer ce pavé précieux – mais que comprendre au « Cependant » (piste 8) qui tente de lier l’air sur l’inconstant Hylas (piste 6) à la chanson à danser « Sa beauté extrême » (piste 9) ? Il faut en réalité prendre ces pistes parlées, souvent très brèves, plutôt comme des introductions des musiques qui les suivent que comme un fil destiné à lier les éléments musicaux les uns aux autres. On regrettera alors que le disque n’ait pas été organisé en moments plus distincts, comme le sont souvent, par exemple, ceux du Poème Harmonique chez le même label. On regrettera aussi une prononciation restituée qui semble moins rigoureuse que celle adoptée par Eugène Green ou Benjamin Lazar (déjà largement discutées) ; pour ne donner qu’un exemple, doit-on prononcer ou non les consonnes finales ? Peut-être un éclaircissement sur les choix effectué par les artiste aurait-il été utile, la prononciation de 1662 (l’année du Sermon sur la mort, voir CD Alpha 030) ou de 1670 (le Bourgeois gentilhomme, Alpha 700) n’étant pas celle des années 1620-1630 (dates autour desquels la musique semble s’enrouler). Ces doctes réserves émises, le dialogue entre Corilas et Stelle est à la fois animé et doux. Globalement, la diction est moins emphatique que celle d’un Eugène Green, sans doute tout à fait appropriée à la lecture en société d’un roman.

Les airs chantés sont interprétés tantôt par une voix seule avec accompagnée du luth, de la harpe ou, plus inattendu, du clavecin, tantôt par l’ensemble, tantôt même par l’alternance des deux, nous offrant ainsi un panorama des pratiques courantes en matière d’air de cour. Les voix sont belles, sans excès. Surtout, elles se marient à la perfection, fusionnant les timbres avec équilibre et préservant la clarté des lignes mélodiques. On pourrait leur trouver quelques défauts – reprocher à Marco Horvat un timbre un peu trop tourné vers le caverneux, très fin Renaissance avec ce « chant de gorge », à Marc Mauillon un son un peu faible et tiré –, mais toutes se retrouvent en un point : elles sonnent naturelles, ce qui sied bien à des bergers. 

Ce même naturel se retrouve dans l’interprétation des pièces instrumentales : en témoigne merveilleusement la Chaconne de Gautier « Le Vieux » au clavecin (piste 7). Le branle (danse qui tombera peu à peu en désuétude au cours du XVIIème siècle) qui ouvre ce programme (choix expliqué dans le livret : « Céladon déclare sa flamme à Astrée en dansant un branle »), avec ces musettes mêlées aux luths, illustre l’impression qui se dégage de l’ensemble du disque : un caractère populaire en partie feint, qui ne cache pas sont raffinement mais cherche aussi à séduire par sa simplicité. N’est-ce pas ce qu’inspire la Sarabande et de l’air « Ondes qui soulevez » (piste 26), une tendresse pure, malgré même un texte que l’on qualifierait de « précieux » ? N’a-t-on pas l’impression à l’entendre qu’un bon berger ne pourrait s’exprimer autrement ?

Si l’exécution instrumentale est sans faille, avec une mention spéciale pour le beau son que François Lazarévitch tire de ses flûtes Renaissance, et une autre pour la harpe enchanteresse d’Angélique Mauillon, les chanteurs auraient pu davantage articuler : il est dommage qu’on ait sans cesse à consulter le livret pour comprendre les paroles dans un répertoire qui met tant la poésie en avant !

On découvre à l’écoute de ce disque que la France du début du XVIIème siècle n’a rien à envier à l’Angleterre et à ses lute songs, ce qu’on avait déjà entrevu à l’écoute des disques consacrés à la même période par l’équipe du Poème Harmonique (Pierre Guédron, Étienne Moulinié, Antoine Boësset). Des chansons joyeuses viennent aussi nous rappeler le rôle prépondérant de la danse dans la musique française ; d’autres, plus théâtrales, semble même appeler même le ballet (« Je suis Cupidon », piste 28). Vous l’aurez compris, si ce disque n’est pas parfait, il sait séduire. Peut-être ne donne-t-il pas envie de se plonger dans l’énorme roman d’Urfé, au moins invite-t-il à la découverte de l’air de cour. Et si l’on n’en sait pas beaucoup plus sur Céladon et Corilas, on aura sans doute envie de répéter : « Çà, donnons à tous nos sens, Congé de jouir de ces plaisirs innocens, Et faisons renaître encor Le bel âge d’or.»

Loïc Chahine

Technique : Beaux timbres et prise de son riche et ronde.