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Le changement dans la continuité

Muse5
31 décembre, 2012

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Messe en si mineur BWV 232

 

Dorothee Mields, soprano I, Hanna Blažiková, soprano II,
Damien Guillon, contre-ténor,
Thomas Hobbs, ténor,
Peter Kooij, basse

Collegium Vocale Gent
Philippe Herreweghe, direction

2 CDs 50’45 et 50’28, Phi LPH 004, 2012.

Extrait de Gratias agimus tibi

Jamais deux sans trois. Après un enregistrement un peu vert chez Virgin (1989) et la magnifique version de référence de 1996 (Harmonia Mundi), Philippe Herreweghe récidive avec cette nouvelle parution lumineuse, fervente et contemplative. Rondeur des courbes, hédonisme sonore permanent, prise de son superlative, malgré les nombreux attraits de cet opus, force est d’avouer que le meilleur rival d’Herreweghe n’est autre que lui-même, et que la qualité de cette lecture ne parvient cependant pas à occulter l’alchimie d’autrefois et notamment la présence unique d’Andreas Scholl et de Véronique Gens. La question qui brûle les lèvres est la suivante : alors que sans compter les autres versions d’Herreweghe, les mélomanes disposent déjà de la fraîcheur bouillonnante d’Harnoncourt I (Teldec), de l’intensité de Leonhardt (DHM), de la transparence de Parrott (Virgin) du brillant d’Hengelbrock (DHM), ou de la théâtralité de Minkowski (Naïve), qu’apporte cette nouvelle incursion ?

Le premier constat est celui de la continuité. Le chef demeure fidèle à sa conception d’une douceur apaisée, où l’orchestre livre avec grâce et élégance un halo de cordes mordoré, doté d’articulations souples. Herreweghe plaide pour une Messe homogène au cheminement cohérent et intelligible, en dépit de certains tempi un brin plus rapides, l’ensemble s’avère extrêmement équilibré, ce qui peut hélas conduire à un certain manque de tension et de contrastes, d’autant plus que les cuivres paraissent moins présents et martiaux qu’en 96. C’est donc à un vaste bloc d’un hédonisme sonore certain qu’Herreweghe nous invite, celui d’une onde subtile, aux scintillements d’une après-midi d’hiver d’une humilité discrète, d’une modestie élégante.

Le chœur introductif présente ainsi des entrées fuguées suggestives et tendres, rendant le texte murmuré du bout des lèvres, refusant l’affirmation au profit de la pensée fugitive. Même les passages triomphants et grandioses perdent en tonitruance pour une intimité heureuse, avec des cuivres et timbales dosant leurs effets (« Gloria in excelsis Deo »). A la Cléopâtre de Mankiewicz et son procédé Todd AO multicolore, Herreweghe préfère l’intimité de I Claudius, sa théâtralité hiératique, son économie de moyens ; au catholicisme baroque triomphant, Herreweghe préfère l’éclat lisse d’une beauté intérieure un peu distante, réservant des sourires généreux (le fluide « et in terra pax »). Le chœur du Collegium Vocale Gent et ses 18 chanteurs fait preuve  – sans surprise – de sa légendaire souplesse et de sa précision millimétrée, d’un envoûtant « Qui tollis peccata mundi » mélancolique et poignant à un « Cum Sancto Spiritu » généreux où le chœur affiche sa primauté sur un orchestre singulièrement en retrait, sans même citer le « Credo in unum deo » au contrepoint incroyablement naturel, d’une clarté incandescente, aux aigus d’une transparence diaphane, ou le nocturne « Et incarnatus est ». Du grand art.

Les solistes participent de l’atmosphère de recueillement feutré et leurs prestations sont moins individualisées qu’en 96. Là-encore, l’approche chambriste, le refus de la virtuosité ou d’une démonstrabilité trop extravertie désamorce toute tentation opératique, tandis que, paradoxalement, les instruments obligés des airs, tels le traverso du « Domine Deus » ou le cor du « Quoniam tu solus sanctus », surprennent par leur charmante curialité, presque superficielle. Dorothee Mields au soprano d’une enchanteresse innocence, apporte la musicalité hors pair de son phrasé, avec un superbe « Et in unum Dominum » qui compte parmi les passages solistes les plus marquants de cette production. L’agile Hanna Blažiková possède un timbre assez neutre, parfois un peu forcé. Son « Laudamus te » ciselé, finit par paraître trop appliqué, mais son duo « Christe eleison » abordé un peu pressement en compagnie de Dorothee Mields s’avère d’une fluidité rayonnante. On a connu Damien Guillon, au chant noble et à la justesse glacée plus inspiré (« Qui sedes » froid, « Agnus Dei » planant et comme perdu dans ses pensées). Le contre-ténor semble hiératique, refusant l’abandon et l’émotivité, ce qui rend ses interventions d’une beauté de femme fatale magnifique mais distante, et nettement en-deçà du fantôme d’Andreas Scholl auquel il se mesure. De même, Peter Hobbs, soyeux et rassurant (Benedictus) n’apporte pas suffisamment de relief et d’envergure à ses parties, et ne fait pas oublier son prédécesseur Christophe Prégardien. Enfin l’incontournable Peter Kooij, qui a participé aux 3 versions, laisse perler une émission un peu large couplée à un timbre un peu fatigué, mais la compréhension intime des affects, et la musicalité hors pair de l’artiste font vite oublier ces menues réserves (« Quoniam tu solus Sanctus » fier).

En définitive, les afficinados de Philippe Herreweghe n’hésiteront pas un instant à se procurer cette troisième version de la Messe en si qui allie l’investissement de chœurs franchement remarquables à des interventions solistes homogènes. Toutefois, alors que l’esthétique globale et les choix interprétatifs du chef n’ont guère évolué, le baroqueux lambda pourra se contenter de chérir l’enregistrement précédent, à l’orchestre plus coloré, et aux plateau au tempérament plus marqué.

Sébastien Holzbauer

Technique : prise de son aérée et fidèle, superbes chœurs.