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Le chant de la terre

Publié dans : Actualités - Edito
15 octobre, 2011

Nef de la Cathédrale de La Valette, Malte © Muse Baroque, 2010

Ce chant naît de la contemplation d’un monde surexposé, irradié d’une lumière paillée renonçant à la douceur mordorée du soir. Il laisse paraître son émerveillement et sa déception au sein du crin des archets, du laiton des pavillons des cuivres, de la douceur du palais ou de l’anche des hautbois. Alors qu’en dehors du confort velouté du canapé bourgeois et de l’installation audiophile, ou à l’extérieur des rideaux cramoisis damassés des opulentes salles de concert, le monde s’égare, que les rebelles luttent, que les gouvernements s’interrogent sur leur pérennité, que les égos s’entrechoquent pour les candidatures, nous voici, intangibles amateurs du beau et de l’émotion, confinés dans la pétillance de notre bulle de champagne et de ses plaisirs.

Beaucoup d’entre nous déplorent le malaise d’un monde en transition, instable, et mouvant, celui de la fin de la guerre froide sclérosée, de la disparition de la certitude reposante d’une planète bicéphale, du privilège d’appartenir au camp de la liberté et du bonheur individuel, de pouvoir s’assoupir en paix à l’ombre d’un champignon nucléaire protecteur. Nous voilà donc, atomes bringuebalés sans repères dans une ère où le temps réel, l’immatériel et la technologie règnent en maîtres, où l’homme se retrouve soudain écrasé par l’immensité globalisée et l’abondance d’informations, où les structures sociales et familiales se recomposent, où les modes de vie cherchent l’accumulation et le travail, l’ivresse de l’agitation et de l’urgence. L’orée du XXIème siècle a ceci de commun avec les autres tournants : un concentré d’espérances formulées dans un murmure, et qui de chuchotements en contemplation, se voile peu à peu dans la fange machiavélienne. Les rêves ne se marquent pas au burin, et leurs esquisses timides sans le secours de l’acide ne savent se révéler sur les plaques de cuivre pour souffrir l’encrage et l’écrasement de la presse. Les armes se réveillent, puisqu’elles ne se sont jamais tues. Mais on les a entendues, des collines géorgiennes où la Russie annexait un tiers du territoire de son voisin alors que l’impuissante Europe se réjouissait de l’envoi de quelques gendarmes désarmés, aux crépitements hésitants du Printemps arabe. On les a recherchées aussi, dans les grottes de l’Afghanistan aux Bouddhas décapités pour parfaire la vengeance de la démocratie triomphante, dans les hangars désertés d’un Irak chancelant où la reconstruction s’est muée en retrait d’un champ de ruines qui ne resplendit que sous l’œil muselé des objectifs de reporters. Comme beaucoup, je me suis perdu entre l’assurance de rivages nouveaux et la nostalgie sublimée du naufrage des idéologies et des empires. La course à la réussite individuelle, aboutissement présenté comme logique d’une vie de labeur épanouie, n’est qu’une course éreintante, où le mouvement épuise et fait oublier la vacuité d’un environnement qui a renié le temps.

Et dans cette tempête sans machines à tonnerre, notre revue pourrait paraître profondément réactionnaire, pleine de la suffisance de l’amertume du crépuscule, drapée dans une incompréhension qui se veut dignité offensée, réservée aux ratiocinations élitistes d’une élite momifiée.

Rien ne serait plus faux. Rien ne serait plus injuste. Parce que notre propos est fondé sur le partage des sentiments, avec la souplesse de l’épanchement ; sur le partage de la connaissance, car la haine ou l’indifférence proviennent de l’ignorance ; sur la volonté naïve, l’espace d’un moment, de se retrouver autour d’un langage commun qui nous rassemble au-delà des planisphères politiques et des catégories sociales, sur le vœu de parler, faire parler, décrire et rêver encore un peu.

Ces pages naissent de la contemplation de la douceur mordorée du soir.

Viet-Linh Nguyen