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Le chant des sirènes (« Bach dramas » – L. Garcia Alarcon – Ambronay ed.)

Muse5
17 avril, 2012

Johann Sebastian BACH (1685 – 1750)

« Bach Drama » : cantates Profanes

 


BWV 201 – Der Streit zwischen Phöbus und Pan
BWV 205 – Der Zufriedengestellte Äolus
BWV 213 – Die Wahl des Herkules – Bonus DVD

Céline Scheen, Christian Immler, Alejandro Meerapfel, Clin Van der Linde, Fabio  Trümpy, Makoto Sakurada 

Chœur de Chambre de Namur
Les Agrémens
Dir. Leonardo Garcia Alarcon 

81’17, 2012, 68’05.

Lorsque le pas effréné des touristes curieux se pressent dans la Thomaskirche de Leipzig, ils doutent parfois que ce lieu presque kitsch par ses colonnes palmées et rougeâtres fut le siège des plus solennelles cantates du Cantor marmoréen. Et si l’on y fait attention, sous les pieds du visiteur repose sa figure, restes enfouis sous la chape de bronze aux initiales devenues syllabe sacrée d’un démiurge terrible.

Cependant le père Bach était un homme de son temps, et l’on a tort d’enfermer Bach dans son rôle de Cantor hiératique et sévère qui n’empêchait point l’homme de se comporter comme un contemporain des tavernes et des fumoirs. La plupart des œuvres de Bach, quelles soient sacrées, instrumentales ou pour orgue seul, sont ainsi truffées de références profanes et d’accords tendant plus à l’opéra qu’aux contrepoints arides des idéaux luthériens.

La relation de Bach avec la ville, le séculaire, est toute aussi forte que sa renommée de Cantor. Il se devait de composer la musique de cérémonie municipale, les célébrations qui ébranlaient les rues de Leipzig, ville universitaire et hautement musicale. Il ne faut pas oublier que Telemann fut le directeur de l’opéra de Leipzig et que Bach devait, sans doute être au courant. De même Leipzig est extrêmement proche de la Mecque de l’opera seria en Allemagne : Dresde. Et c’est dans la Venise de l’Elbe que Bach découvre en 1730 le chef d’œuvre de Johann Adolf Hasse, Cleofide. Cet opéra-océan marquera profondément Bach et le mènera a explorer le style des compositeurs en vogue à la cour de Saxe, tels Hasse, Giacommelli, Porpora, Broschi et même Haendel. 

Que notre lecteur ne se méprenne pas, nous ne ferons pas un étalage détaillé du contexte précis de ces cantates profanes, et renvoyons nos lecteurs aux ouvrages de référence sur le Cantor de Leipzig comme celui, brillant, de Gilles Cantagrel. Mais ces incursions de Bach dans le domaine profane semblent constituer un appel du pied manifeste du compositeur aux sirènes de l’opéra. Certains spécialistes se targuent de savoir ce que le Cantor voulait, pouvait ou savait. Cependant, nous resterons dans l’hypothèse, même si nous hasarderons que le génie dramatique de Bach n’avait rien à envier à celui de ses jumeaux Haendel et Scarlatti sauf l’efficacité sensuelle chez le premier et l’ornementation savante chez le second. Bach aurait-il voulu composer un opéra que ses fonctions quasi liturgiques lui empêchaient de faire ?

Les seuls témoignages de ce vœu inabouti résident en ces cantates et les grivoises composées pour le Café Zimmermann. D’ailleurs peut-on voir dans l’image du père dans la cantate du Café, un semblant de Johann Sebastian Bach bougon et râleur ? Bach l’inattendu démontre qu’il peut s’écarter la triste palette des Passions.

Il fallait en effet un chef aussi fougueux et précis que Leonardo Garcia Alarcon et l’audace proverbiale du Festival d’Ambronay pour retrouver les nuances de ces partitions souvent traitées de « curiosités » par les sentinelles du monument de bronze. En faisant fi des objections de certains obtus, ce « Bach Drama » nous replace dans l’optique d’un renouveau de l’interprétation, posant de nouvelles bases pour comprendre l’étendue et l’exploration du style profane que Bach admirait et dont il utilisait les méthodes.

Le Bach de Leonardo Garcia Alarcon est décliné avec force et conviction. L’équilibre vient de l’intérêt que porte le chef argentin aux intervalles et leur importance dans ce répertoire, soucieux d’utiliser ces fractions tonale pour faire ressortir des couleurs, à l’image de la Vénus de Thaïs, « invisible et présente ». Contrairement à d’autres qui prennent l’initiative de la brutalité, parient sur la vitesse, forçant  la partition sans faire attention aux intervalles, au rythme et violant le véritable langage de la musique ; Leonardo Garcia Alarcon mène non seulement Les Agrémens et le sublimissime Chœur de Chambre de Namur avec entrain doublé d’une sorte d’esprit de recréation, de renouveau.

Les deux cantates en audio et le bonus en DVD montrent un chef en pleine maturité à la tête des Agrémens en totale complicité avec le Chœur de Chambre de Namur. On louera le raffinement dans les ornementations et le choix très heureux des solistes. Que ce soit parmi les membres du Chœur de Chambre de Namur ou des jeunes étoiles montantes. Leonardo Garcia Alarcon a la rare qualité des grands chefs, celle de savoir s’entourer.

Céline Scheen – DR

Côté interprètes nous sommes face à une distribution homogène quoiqu’un peu étonnante au premier abord devant la variété du profil des chanteurs. Nous pourrions dire énormément de chacun, mais ils sont tous éminemment époustouflants, avec une petite mention spéciale pour l’incroyable Céline Scheen. Alors que nous avions adoré ses prestations dans le Bellérophon de Lully, son incarnation d’une des sorcières avec Le Ricercar Consort à la Folle Journée 2006 et chaque phrasé qu’elle peut nous rendre.

Si en 2011, la thématique toujours heureuse du Festival d’Ambronay s’attelle au génie de Bach sous toutes ses formes, des plus ampoulées, des plus remarquables aux limbes mêmes de son style, nous pouvons souhaiter que les gages qui demeurent en disque connaîtront un destin semblable.

Dans la nef de Saint-Thomas, aux frimas de Leipzig et sous le soleil d’Ambronay, la voix du Cantor semble résonner, laissons nous emporter par son génie léger sans l’ensevelir sous une dalle de solennel métal.

Veillons, nous, passionnés,  lecteurs, auditeurs, rédacteurs informels d’entendre le chant profond de Johann Sebastian Bach, notre plaisir n’en fera que grandir en l’imaginant prisant du tabac ou bougon au coin du feu, en fredonnant des airs de Telemann, de Hasse, Heinischen ou bien Haendel !
 

Pedro-Octavio Diaz

Technique : prise de son équilibrée.