Close

Le disque, cette femme fatale

Publié dans : Actualités - Edito
20 septembre, 2012

LP du volume 32 des Cantates de Bach dans l’intégrale historique Harnoncourt / Leonhardt © Teldec – AOL Time Warner

« Si la déclamation est déjà un abus de la narration au théâtre, le chant, qui est un abus de la déclamation, n’est donc, comme on voit, que l’abus de l’abus. Ajoutez-y la répétition des phrases, et voyez ce que devient l’intérêt. » Beaumarchais, Lettre modérée sur la chute et la critique du Barbier de Séville

Septembre. Opora. Chez les Grecs, il s’agissait de la saison de la maturité des fruits où le soleil après la canicule commençait à décroître, la saison de la fin de l’été. Les pessimistes nous décrivent l’opora du disque, sa longue agonie, la fin d’un âge d’or. Et pourtant, dans notre segment baroque bien particulier, où les risques de téléchargement illégal sont bien réduits, et où le passionné aisé ne rechigne pas à débourser quelques euros pour lire les notes de programme d’un musicologue germanique, le disque, contrairement à une idée reçu, le disque baroque donc se porte plutôt bien. Alors, oui, comme nous le déplorions dans notre spleen baroque de l’été, le secteur est en proie à un phénomène de concentration, derrière l’apparente multitudes de labels souvent regroupés au sein d’une seule entité. Mais tant que cela ne nuit pas à leur direction artistique , à leur spécificité et à la qualité des parutions (bien que certaines majors ont choisi des sentiers bien commerciaux, manquant de curiosité et d’audace), faut-il réellement s’en plaindre ? Sans le groupe Swatch, Omega, Blancpain, Breguet ou Jaquet Droz auraient-ils survécu ? Voici 40 ans, que était l’état de la discographie d’un Fux, Biber ou Schmelzer, pour prendre comme exemples des compositeurs des débuts du Concentus Musicus Wien ? Vous, lecteurs, serez les premiers surpris de l’abondante discographie qui leur est désormais dédiée (même l’Arminio de Biber a trouvé preneur depuis 1995 avec une honnête restitution chez CPO)… Et à la vue des caisses de disques que nous enjambons dans nos locaux et qui font le désespoir de nos postiers qui chaque semaine apportent un nouveau cru, l’on serait presque amené à voir dans la vitalité discographique actuelle un art florissant.

Une santé à toute épreuve du côté du marché du disque baroque ? – DR

Cet insolent triomphe est-il si peu explicable ? Sans verser dans une analyse sociologique qui dépasserait nos humbles compétences, et nécessiterait l’étude approfondie d’un échantillon représentatif, notre XXIe siècle, dans sa glorification de la perfection, sa recherche quasi-maladive du beau, sa farouche quête du contrôle intégral ne trouve t-il pas en le CD un outil qui correspond à ses attentes ? Au-delà de la possibilité de ce que Nikolaus Harnoncourt (encore lui, décidément, nous ne pouvons celer notre admiration pour ce pionnier) la ratiocination, c’est-à-dire le phénomène d’écoute répétitive tout à fait différent de l’expérience du concert où la musique disparaît sitôt jouée, le disque a ouvert la porte de la musique qui paradoxalement n’est pas. Car tout enregistrement, quelque soit la simplicité talentueuse de la captation technique (même avec un bidirectionnel) est artificiel : artificiel de part le filtre technique qui s’interpose entre l’orchestre et l’auditeur, artificiel de par la conception même du disque avec ses multiples prises de son, ses ajustements et sa phase de montage qui fait que le résultat est un amalgame qui n’a souvent jamais été joué comme tel. Artificiel enfin par les conditions et le lieu et l’espace de l’écoute, par ce plaisir solitaire, où engoncé dans son fauteuil ou dans son canapé, le mélomane peut par la magie de cette galette argentée convoquer à toute heure un vaste répertoire et les effectifs de la Chapelle Royale.

Parce que le son du disque, son équilibre, sa construction sont des fantasmes aussi irréels qu’un mannequin anorexique passé sous les griffes de Photos**p, le risque est de modifier les réflexes de l’auditeur et ses attentes par rapport au concert, où par effet de bord, ce dernier pourrait vouloir retrouver cette femme fatale, à la perfection parfois si glacée et consensuelle qu’elle en devient vide d’émotion. Le « semi-live », rustine économique permettant de mettre en boîte à moindre frais un nouveau titre avec une captation sur le vif doublée de quelques raccords serait-il une solution de compromis ? Nous ne le pensons pas. Car le concert et le disque sont complémentaires, et répondent à des logiques bien distinctes : celle de l’expérimentation de l’instant, du don imparfait et mouvant d’un moment contre une image étudiée, soigneusement pensée et sélectionnée, destinée aux tourments d’une appréciation répétée et de la postérité. Et nous continuerons donc – sans même mentionner le DVD qui ajoute à la dimension archivistique celle de l’image, essentielle pour les œuvres mises en scène – à disséquer avec passion sur nos pages ces deux frères ennemis. 

Viet-Linh Nguyen