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Le langage des papillons

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2010

Antonio CALDARA (1670-1736) 

Il più bel nome (Barcelone – 1708)

livret: Pietro Pariati

 

Venere: Maria Espada – soprano
Giunone: Raquel Andueza – soprano
Ercole: Marianne Beate Kielland – mezzo-soprano
Paride: Robin Blaze – contre-ténor
Il Fato: Agustín Prunell-Friend – ténor

Cor de Cambra d’Antiga de l’Escola Superior de Música de Catalunya
El Concierto Español
dir. Emilio Moreno

2 Cds (54´32 + 62’59), Glossa, 2010.

En 1708 le armées du déclinant Louis XIV sont battues à Oudenaarde; depuis le début de ce que l’histoire moderne appelle la Guerre de Succession d’Espagne, les prétentions royales de l’archiduc Charles de Habsbourg recueillit les suffrages d’une Catalogne avide d’autonomie. Ce prince est un personnage  incontournable pour la vie musicale de son époque et surtout pour l’engouement de sa ville natale, Vienne, pour la musique. Charles de Habsbourg (1685 – 1740), né la même année que Georg Friedrich Händel, Johann Sebastian Bach et Domenico Scarlatti,  appartient à la prestigieuse lignée impériale des Habsbourg. Son père, l’empereur Leopold Ier (1658-1705) eut pour compositeur de cour Pietro Antonio Cesti qui composa pour lui un des opéras plus longs de l’histoire, Il pomo d’oro (13-14 juillet 1668). De plus Leopold Ier consacra, comme son cousin Louis XIV, une énergie politique importante dans le domaine opératique, et il composa avec talent des œuvres vocales sacrées et profanes. Ses deux fils puinés, Joseph et Charles, ont hérité des talents de composition de leur père. C’est l’entourage et l’encouragement de son éducation qui donnèrent à l’archiduc Charles la sensibilité et l’acuité musicale pour engager, une fois empereur à la mort de son frère Joseph en 1711, des compositeurs comme Johann Josef Fux, Francesco Bartolomeo Conti, Marc’Antonio Ziani et Antonio Caldara; il faut ajouter que le vieillissant empereur Charles VI fut le dernier mécène d’Antonio Vivaldi, qui mourra à Vienne en 1741 en espérant en vain un poste à la cour.

C’est après bien des succès italiens et surtout dans des villes comme Rome et Naples que Antonio Caldara se retrouve dans la Barcelone occupée par les Autrichiens et il y compose trois opéras de circonstance pour le mariage de l’archiduc avec Elisabeth de Brünswick-Wolfenbuttel, le premier porte le titre éloquent et poétique: Il più bel nome.

Si bien que 202 ans après la création de cette œuvre, la situation politique de l’Europe s’est plutôt améliorée, nous pouvons la réentendre avec toute sa fraîcheur et sa poésie. L’importance de Il più bel nome est de taille, c’est le premier opéra italien représenté en Espagne. On oublie souvent que la péninsule ibérique fut le siège au XVIIIème siècle d’un important courant créateur en matière musicale et surtout opératique. Nous citerons entre autres le séjour des compositeurs Domenico Scarlatti, Lugi Boccherini, Francesco Corselli ou Antonio Mazzoni dans les cours d’Espagne et du Portugal, mais aussi le séjour du castrat Carlo Broschi dit Farinelli qui institua fermement les bases de l’opéra espagnol. En 1708, les trois opéras de Caldara, l’AtenaideIl più bel nome et Il nome più glorioso, formèrent les prémices de cette institution musicale.

Composé dans un style purement baroque, on y entend l’influence du style romain qui fleurissait dans la cour du marquis Ruspoli, protecteur de Händel et patron de Caldara avant son voyage à Barcelone. Le livret qui réunit les divinités mythologiques Vénus, Junon, Hercule, Pâris et le Destin outre la louange courtisane pour l’archiduchesse Elisabeth, semble comporter un message moral d’une teneur particulière, qui rend la beauté de Vénus aussi friable et volage qu’elle doit céder au Destin et à la “beauté” d’Elisabeth. En le dépouillant de toute la cérémonie, le livret de Pietro Pariati se compose d’une poésie délicate et raffinée, très proche du style arcadien des salons de Rome. Pour Il più bel nome, Caldara emploie un instrumentarium riche qui inclut un chœur, une trompette et des cuivres, de plus il multiplie les allusions au style pastoral, martial et à l’évocation dépouillée des sentiments les plus simples, surtout dans l’air de Vénus “Il bel nome d’amante fedele” qui clôt la première partie et est le cœur de l’opéra. Caldara déploie tout son talent et sa diversité, il inclut des ritournelles, des interventions chorales, un air avec trompette obligée et même un air à 5.

Cette merveille d’orfèvrerie musicale a été servie par une équipe artistique impliquée et très talentueuse qui ont su explorer et rendre ses nuances à la musique de Caldara et au livret de Pariati. Nous l’avons dit souvent ici, les risques entrepris pour la recréation d’une œuvre oubliée est la preuve d’un réel professionnalisme et de l’excellence d’un ensemble artistique. Emilio Moreno, El Cocierto Español et ses chanteurs nous démontrent leur passion, leur envie de persévérer dans la découverte du baroque et leur générosité en enregistrant ce petit bijou enterré sous la mémoire. Par ailleurs, Emilio Moreno réunit avec équilibre et diversité une distribution magnifique, composée de voix brillantes et nuancées, fidèles à l’orfèvrerie délicate de la musique de Caldara.

Dans le rôle quasi protagonique de Venere, nous retrouvons la splendide soprano Maria Espada qui nous avait déjà enthousiasmé avec ses vocalises stratosphériques dans un disque consacré à Juan Francés de Iribarren. Ici elle étale devant nous une palette vocale sensuelle, légère et délicate notamment dans son premier air “S’egl’è ver che amasti un dì” pour atteindre avec beaucoup de finesse, comme on gravit le Parnasse, le sommet de l’oeuvre “Il bel nome d’amante fedele”. Les airs plus courtisans “Più non sono la più bella” et l’apostrophant “Te’l confesso, o bella Elisa” sont presque roucoulés pas Maria Espada dont le grain de voix apporte délicatesse et enjouement dans l’aigu et velours dans le grave. La métamorphose lépidoptère de Maria Espada ouvre le coffre de merveilles de la musique de Caldara et fait ressortir ses plus belle couleurs.

Incarnant une Giunone plus conciliante que de coutume, Raquel Andueza au soprano charnu et chaleureux cisèle avec des vocalises brillantes des airs suaves et touchants tels que “Cari Elisi, stanzi amate” ou le superbe “Quella lira innammorata”. Par ailleurs l’évocateur “Quando a lei sarà vicino” nous transporte dans la profondeur sentimentale, avec ses allusions florales au jasmin parfumé et à la rose qui font tourner les gammes telles des papillons sur de si belles fleurs.  

Avec sa voix agile et nuancée, Marianne Beate Kielland campe un Ercole puissant. Elle nous démontre son agilité dans l’air “Cosi fai” uniquement accompagné du continuo. Puis avec le même accompagnement, elle est résolue dans “Dimmi dov’è quel Nume”.

Dans le rôle pastoral de Paride, le contreténor Robin Blaze nous offre une voix aux tonalités ineffables et aériennes et non sans malice dans “Chi ben ama un solo instante”.  Autrement, il devient plus persuasif et déclamatoire avec “Guarda la palma” et contemplatif avec “Amor risponderà”. Robin Blaze nous charme par sa simplicité et son talent d’ornementation, il compose un très beau bouquet à chaque air.

Nous avons déjà loué la voix puissante et vibrante de Agustín Prunell Friend dans l’Artaserse de Terradellas. Dans Il più bel nome, il est il Fato, le Destin, qui apparaît avec sa suite de gloires  pour accompagner l’heureux hymen archiducal. Malgré quelques problèmes dans l’aigu dans l’air moral “La Beltà ch’è troppo vana”, sa voix totalement protéiforme nous ravit avec un brillantissime “Al grande onor di sposa” avec trompette obligée.

En outre les très belles voix du Cor de Cambra d’Antiga de l’Escola de Música de Catalunya ont participé avec un talent indéniable dans les chœurs de début de l’opéra et accompagnant l’arrivée de Junon dans l’air “Cari Elisi”.

À la tête d’un Concierto Español aux accents bien posés, enthousiaste et débordant de couleurs et d’inventivité, Emilio Moreno investit cette partition inédite avec toute la poésie et la diversité de ses timbres. Nous encourageons et louons l’initiative du maestro Moreno et de ses musiciens qui réussissent à rendre palpables des émotions, déclamer avec soin et panache les récitatifs et soutenir avec créativité les airs. 

À l’heure où le répertoire d’opéra baroque se réduit à quelques “musts”, l’heureuse équipée d’Il più bel nome, menée par l’engagement d’Emilio Moreno et ses artistes, nous prouve que la prise de risques et la poursuite de la redécouverte peuvent nous ouvrir la porte de jardins oubliés où papillonnent les plus beaux trésors de la musique.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : captation riche et précise.