Close

Le luth dans la fosse

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2007

Jean-Baptiste LULLY (1632-1687)

Thésée

Tragédie en musique (1675) 
Livret de Philippe Quinault

 

Howard Crook (Thésée) ; Laura Pudwell (Médée) ; Ellen Hargis (Æglé) ; Harry van der Kamp (Égée) ; Suzie Le Blanc (Cléone) ; Mireille Lebel (Dorine) ; Olivier Laquerre (Arcas).

Boston Early Music Festival Orchestra & Chorus
Direction : Paul O’Dette & Stephen Stubbs

173’18, 3 CDs + livret, CPO, 2007 

On pourrait dire « enfin » : enfin voici ce Thésée qui manquait à la discographie lullienne ; car s’il y avait le travail effectué par Christie avec l’Académie d’Ambronay, aucune publication n’avait suivi. Maintenant que les illustres personnages de cette tragédie en musique – illustres Égée, Thésée et Médée elle-même, que dire encore ? – ont été portés au disque, il ne nous manque plus que deux tragédies : la première, Cadmus et Hermione – mais la reprise prochaine à l’Opéra-Comique donnera sans doute lieu à enregistrement, et, avec de la chance, en DVD – et la mal-aimée, Bellérophon, dont le livret n’est « que » de Thomas Corneille. Mais, cher lecteur, rassurez-vous, la liste des chefs-d’œuvre n’est pas close : il restera encore la magnifique Psyché (que font William Christie et Stéphanie d’Oustrac qui l’on déjà joué ensemble), un bon nombre de comédies-ballets dont la musique est considérable (La Princesse d’ÉlideGeorges Dandin, par exemple) et même plusieurs ballets moins insipides que ce Ballet de Xerxès qu’on nous ressort une fois de plus des tiroirs parce qu’il a eu l’honneur d’accompagner pâlement la musique de Cavalli et surtout qu’il l’a fait au mariage de Louis XIV – mais intéressez-vous, amis musiciens qui peut-être nous lisez, intéressez-vous au Ballet d’Alcidiane, aux Amours déguisés, et autres petits délices qui ont fait les débuts de notre opéra.

Venons-en tout de même, après un si long prologue, à ce Thésée, que nos confrères n’ont pas ménagé, nous décourageant nous-mêmes de l’écouter. Mais enfin, la curiosité a été la plus forte, et fort heureusement, car on a affaire ici à l’un des meilleurs enregistrements de la discographie, qui passe sans peine devant une Armide un peu trop sèche et une Alceste trop peu polie (en parlant de l’interprétation et non de l’œuvre). Pourtant, rien n’était gagné d’avance, avec une distribution essentiellement étrangère : car on connaît les difficultés de prononciation que pose la langue française aux autres nations.

Certes, la distribution n’est pas idéale. Ainsi, Harry van der Kamp manque cruellement de charme – et l’on comprend bien que ni Médée ni Æglée ne veuille se faire une raison de l’épouser – mais point de noblesse ; Égée est vieux, mais il est roi, et cela s’entend ici. Le beau timbre de basse qu’on entend ici est celui d’Olivier Laquerre, excellent Arcas qui sait jouer le comique sans aller au grotesque.

La distribution féminine n’est pas gâtée – si l’on excepte les seconds rôles, qui rivalisent de charmes : Cléone et Dorine sont bien agréables, de même que les bergères qu’on entend çà et là. Le défaut est commun à Laura Pudwell et à Ellen Hargis (moins pour la première que pour la seconde) : une voix qui manque de rondeur, un peu serrée, et qui, sans être désagréable ne flatte pas beaucoup l’oreille. Mais voilà, le rôle est chanté convenablement, et surtout il est joué : quand on se prend d’affects pour les personnages, lorsque l’on se dit que Médée est bien malheureuse et Æglé un peu trop chanceuse pour ce qu’elle est, c’est toujours bon signe…

Doit-on vraiment dire que c’est Howard Crook qui domine cette distribution ? La voix est toujours aussi belle, mais le rôle réclame peu d’aigus – ces aigus qui étaient si beaux dans Atys par exemple (pas au disque : c’était Guy de Mey, mais en vidéo, si vous l’avez vu, c’était Howard). Au reste, le rôle de Thésée est celui du nœud dramatique, le centre de l’action, mais il est assez limité en réalité : il est plus le sujet des actions qui l’environnent qu’un sujet agissant – et pour nous, chantant. C’est toujours cela de pris, et les talents d’acteurs s’allient à merveille avec cette voix qui n’est pas près d’être oubliée.

La grande victoire est donc celle de  l’orchestre du Festival de Musique Baroque de Boston et du Chœur. Ce dernier affiche une remarquable présence qui donne une véritable ampleur à la musique de Lully. Quant à l’orchestre, il est magnifique qu’il s’agisse de texture, de sons, et surtout de rythme : jamais la pulsation ne se perd, jamais l’on ne s’ennuie, même dans les airs répétitifs (comme ceux du divertissement de l’acte IV). Le continuo est plus qu’excellent, avec beaucoup de cordes frottées, et un soutien qui varie d’une réplique à l’autre dans les récitatifs, pour notre plus grand bonheur. Est-ce la codirection d’un luthiste émérite et d’un autre qui a aussi touché à la mise en scène qui fait cette réussite ? Peu importe, le résultat est là, avec ces quelques défauts, ces inestimables qualités, et il est plus qu’appréciable.

Loïc Chahine

Technique : Bon enregistrement, pas de remarques particulières.