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Le mystère des barricades (Couperin, Blandine Verlet – Aparté)

Museor
31 décembre, 2008

François COUPERIN dit Le Grand (1668-1733)

Pièces de clavecin 

 

Septième et Huitième Ordres du Deuxième Livre de 1716-1717
25e, 26e et 27e ordres du Quatrième Livre de 1730

Blandine Verlet, clavecin Jean-Henry Hemsch, 1751.

2 CDs, 60′ et 56′, Aparté,  Enregistrement réalisé en novembre 2011 en Belgique. Réf.: AP036. 

Voici le grand retour discographique de Blandine Verlet à Couperin après son intégrale controversée parue chez Astrée (1976-1980). Controversée, car à l’époque, le toucher bouillonnant de la claveciniste – qu’il est évidemment réducteur de qualifier de quelques épithètes qui ne sauraient embrasser la variété d’affects de l’intégrale – son recours à une ornementation généreuse, à des tempi souvent plus virtuoses que rêveurs, en faisait un contrepoint à la vision plus sereine de Ross. Les « Lis naissants » étaient tendres mais éclosaient avec trop d’assurance, Les « Idées heureuses » fières et mondaines glissaient sur le papier glacé et accumulaient les signes en une masse dense et organique. Vous aurez compris, lecteurs, qu’à ce niveau d’interprétation, nous ne badinons plus avec tel ou tel élément de maîtrise technique, mais que notre appréciation est avant tout fondée sur le partage ou non de la vision de la musicienne, et du ressenti de l’auditeur tout au long de ce voyage musical, à travers les pièces qui chacune se lisent comme une esquisse ou un portrait. Et l’on s’empêchera de gloser sur ce portrait de H. Craig Hanna qui orne la jaquette et que certains trouvent terriblement peu approprié par rapport au contenu du récital. Il plaît à Blandine Verlet, c’est l’essentiel, nous avouons pour notre part qu’un toucher moins impressionniste nous aurait plus conquis.

Un Couperin de la maturité et de la nostalgie ? On pourrait le penser, notamment du fait de la présence des 8e et du 26e ordres, qui regroupent des pièces majestueuses, mesurées, douloureuses. Un Couperin d’une ineffable tendresse aussi, qui se lit comme un sourire, sous le toucher incroyablement articulé, d’un équilibre lumineux, d’une évidence limpide de nuée automnale. Evitant l’hédonisme immobile, écartant résolument toute approche décorative, ce récital s’écoute comme une confession où converse tour à tour le compositeur discret et couvert d’honneur, et la claveciniste heureuse à nouveau de faire résonner ce Hemsch au timbre noble et grave qui a entre autres séduit Frédérick Haas (Alpha). L’aventure s’ouvre sur le 7e Ordre, presque pastoral, d’une innocence perlée. « La Menetou » badine et sensuelle, aux multiples reflets, entrouvre la porte des « Petits Ages », et l’on se prend vite à gâtouiller devant ce coup de pinceau digne d’un Watteau, des hésitations grouillantes de « la Muse naissante » à la galanterie énergique de « l’Adolescente » fière et mordante. Mais nous préfèrerons le 8e Ordre torturé et complexe, avec son ample « Raphaèle », à la profondeur introspective intense, au désespoir sourd. Il y a une vie dans ces mesures-là, un regard lucide et fatigué, une méditation entrecoupée de soubresauts. Le phrasé, personnel et intime, la difficulté d’énoncer certains chromatismes, la sensation de dévoilement de ce discours à la fois fragile et si éloquent font de ce morceau – de même que « La Convalescente » que nous mentionnerons plus loin, un très grand moment de clavecin. La suite de danses qui suit (cet Ordre comptant moins de pièces « de caractère ») aurait pu après une telle ouverture sembler convenue voire fade. Il n’en est rien, et la Courante révèle un optimisme apollonien après les nuées tempéré par l’élégance un peu sévère de la Seconde Courante jusqu’à cette Passacaille d’une curialité tragique, une grandeur antique et sombre.

Du 25e Ordre, nous admirerons le non-dit cristallin, le balancement mélodique, la timidité bourgeonnante des « Ombres errantes » au mystère plus opaque qu’une « Mistérieuse » bien tempérée pour nous arrêter sur l’une de nos pièces favorites, cette « Convalescente » du 26e Ordre. Le tempo est vif, presque aimable, à première écoute trop cursif lors de l’exposition du thème, et puis l’on goûte le jeu caravagesque de l’artiste, cette manière d’imprimer de minuscules retards et accélérations, de ciseler la ligne qui se brise peu à peu, enfle et se dévoile au fil des reprises qui gagnent en chair. « L’Epineuse », rêveuse, perdue dans la brume de ses pensées et qui se conclut presque sans avoir commencé, évanescente et insaisissable, sur le fil du rasoir. L’ensemble du disque se conclut tout comme l’œuvre du compositeur sur le 27e Ordre, et une saillie enlevée et un brin nostalgique. On imagine l’artiste, seule ou presque, seule en tout cas face à son clavecin et à cette partition qui lui sert de miroir. Il en est ainsi du clavecin de Monsieur Couperin, dont le kaléidoscope des sentiments exprime autant la personnalité du compositeur que les détours de l’âme de l’interprète, pour peu que ce dernier accepte de se confier. Et l’on a comme l’impression d’avoir entendu une vieille amie à l’issue de cette causerie d’hiver, autour d’un Hemsch.

 © Aparté

Viet-Linh Nguyen 

Technique :  captation précise, souple et chaleureuse.