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Le Poète des Grâces

1 décembre, 2009

Quinault, librettiste de Lully

Le Poète des Grâces

Buford Norman 

Centre de Musique Baroque de Versailles / Mardaga 2009, petit in-4 br., 383 p.

© CMBV / Mardaga

Voici bien des années que Buford Norman, professeur retraité de l’Université de Caroline du Sud, s’intéresse à la littérature et au théâtre du Grand Siècle et que ses recherches l’ont conduit à examiner les rapports entre la musique et les lettres au XVIIème siècle. Parmi ses articles sur Quinault, les mélomanes se souviennent du court essai qui accompagnait le livret de l’Alceste de Lully par Jean-Claude Malgoire (Astrée), d’autres ont parcouru ses éditions critiques de Quinault.

Le présent livre est la traduction de l’opus de 2001, paru en langue anglaise sous le titre rêveur Touched by the Graces (Summa Publications). Il ne s’agit pas d’une autobiographie de l’illustre et vilipendé Quinault, mais d’une étude de chacun de ses 11 tragédies mise en musique par Lully, depuis le bouillonnant Cadmus & Hermione de 1673 à la grandiose et sensible Armide de 1686.

« …quand nous venons de lire Quinault, il nous semble que l’Amour et les Grâces viennent de passer près de nous » (La Harpe, Cours de littérature).

S’il est un genre littéraire tenu en peu d’estime, et rarement voire jamais étudié pour lui-même, c’est bien celui des livrets, bien souvent considérés comme de simples faire-valoir narratifs de la partie où le génie opératique se donne véritablement libre cours, la musique. S’il faut en effet reconnaître que peu de librettistes ont su hisser leur art au niveau de celui d’un Racine, Quinault cependant fait exception. C’est à ce maître du genre, reconnu à son époque comme l’égal des plus grands poètes lyriques, que Buford Norman, spécialiste de la littérature française du 17èmesiècle (ses recherches ont porté entre autres sur Pascal, Molière, Racine, ou La Rochefoucauld) a consacré en 2001 une étude, Touched by the Graces (Summa Publications), ici traduite en français par Thomas Vernet et Jean Duron, dans une version revue et augmentée par l’auteur. L’ouvrage, d’un très haut niveau scientifique (l’abondance et la précision des notes de bas de pages, des annexes et de la bibliographie en témoignent), se distingue cependant par son accès aisé : à l’instar de l’auteur dont il souligne l’art bien classique de « plaire et séduire », Norman a le souci d’allier à l’étude précise des livrets un style narratif et agréable, qui porte le lecteur, au fil des créations de Quinault, de ses premiers livrets (Cadmus et HermioneAlcesteThésée) à son dernier, souvent considéré comme le plus abouti, celui d’Armide.

L’auteur ne néglige aucunement la dimension musicale, dont il étudie les rapports avec le texte de façon serrée ; le chapitre consacré à Isis en est un bon exemple, qui souligne la manière dont Lully rend avec force le trouble d’Io, partagée entre son amour sincère pour Hiérax et sa passion pour Zeus, par des jeux de modulations sur « Contentez-vous hélas » (v. 253), et de chromatisme sur « Je n’ai que trop de peine » (v. 249). La partition est, comme c’est souvent le cas, reproduite à la suite de l’analyse, permettant au lecteur d’apprécier la correspondance entre expressions textuelle et musicale. Laissant cependant l’étude précise de la part d’Euterpe « aux musicologues » selon son propre aveu, c’est au génie des textes des livrets de Quinault que Norman se consacre essentiellement, offrant une approche littéraire qui manquait jusque là. Dans les onze chapitres consacrés chacun à un livret, qui exposent à chaque fois les différentes étapes de la genèse et de la création des opéras, Norman mêle divers outils d’analyse, aussi bien stylistiques que structuraux, historiques ou encore sociologiques.

Se révèle ainsi la précision de l’écriture de Quinault, qui joue des couleurs de la langue française avec autant de virtuosité qu’un Racine à qui il fut d’ailleurs préféré : l’analyse des premiers vers du premier monologue de Médée dans l’opéra Thésée (p. 139-140) montre assez que le choix des sonorités des mots traduit avec justesse les états d’âme changeants de la magicienne, qui passe de la douceur (sons ronds des « ou », « r », et « o » de « Doux repos, innocente paix » (v. 287) à la rudesse (son plus tranchant de l’allitération en « t » dans « impitoyable » et « N’était-ce point assez », v. 289-290) ; les tournures mélodiques des deux phrases choisies par Lully mettent en valeur ce contraste, redoublant par la musique la dualité et l’instabilité du personnage que le texte exprime déjà. Se révèlent également les qualités classiques de la structure des livrets, qui reprend souvent les qualités compositionnelles des tragédies –exposition efficace, intrigue resserrée laissant la place à une psychologie du héros dessinée au fil des actes avec une constante économie de moyens, et jeux de miroirs entre actes ou scènes qui révèlent l’essence même de l’enjeu tragique : ainsi en est-il de la reprise exacte de l’agencement du premier et du dernier acte d’Armide, à travers laquelle le destin de l’héroïne se présente comme la quête sans fin, entre recherche de l’amour et déception et vengeance, d’une satisfaction qu’elle se refuse à elle-même. Se met enfin à jour l’adéquation parfaite entre livret et musique : le librettiste fournit au compositeur des vers riches en nuances, dont l’écriture musicale et la profondeur permettent la répétition ; l’analyse (p. 174) du célèbre passage d’Atys qu’inaugure le vers « Atys est trop heureux » (qui n’est exceptionnellement, notons-le, ni un alexandrin ni un octosyllabe), permet ainsi de saisir quelles furent les qualités qui firent de Quinault le fidèle librettiste de Lully, le concurrent de Molière, Boileau ou Racine, et le détenteur exclusif du poste par ailleurs fort lucratif (et disputé) de librettiste officiel de la Nouvelle Académie.

Véritable « explication de texte » littéraire, qui n’oublie pas de retracer l’évolution interne du style de Quinault de livret en livret et les conditions matérielles et sociales de ses créations, l’ouvrage de B. Norman saura contenter aussi bien les amateurs de Poésie du Grand Siècle, qui (re)découvriront un auteur et un style, que les mélomanes qui y trouveront l’occasion de percevoir par quelles voies l’harmonie des mots et de la mélodie s’établit chez Lully.

 Katarina Privlova

Présentation sur le site de l’éditeur Mardaga