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Le premier opéra londonien de Händel

Muse3
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
17 mars, 2004

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Rinaldo

Dramma per musica, en trois actes, livret d’Aaron Hill traduit en italien par Giacommo Rossi. 

Anne Carolyn Watkinson (Rinaldo), Paul Esswood (Goffredo), Ileana Cotrubas (Almirena), Charles Brett (Eustazio), Jeanette Scovotti (Armida), Ulrik Cold (Argante), Armand Arapian (Mago Christiano & Araldo), Sophie Boulin (Donna), Nicole Leport & Marie-Françoise Jacquelin (Sirene)

La Grande Ecurie & la Chambre du Roy,
dir. Jean-Claude Malgoire

3 CDs,  Sony Classical, enr. 1977, reed. 1997.

En 1710, Händel prend congé de l’Electeur de Hanovre et part à Londres où des propositions lui avaient été offertes. Pour son premier opéra londonien, Händel prépare une œuvre à grand spectacle : la riche orchestration, les airs enlevés et le recours à de nombreuses machineries doivent éblouir le public anglais. Le résultat est en réalité une vaste re-utilisation/ adaptation d’œuvres antérieures, telles AgrippinaAci, Galateo e Polifemo ou encore Rodrigo. Le livret chevaleresque est un mélange du Tasse et de l’Arioste où les péripéties les plus inimaginables se succèdent à un rythme effréné. Le spectateur est pris dans les remous d’une sombre histoire d’amour sur fond de bataille et de magie, entre dragons et sirènes, prétexte à des airs guerriers puis champêtres, triomphants ou désespérés. Diversité est le maître mot de ce salmigondis christiano-merveilleux (il y a même un « Mage chrétien » !). Qu’importe si l’intrigue est artificielle et embrouillée, le vraisemblable n’a pas ici sa place. Le succès de Händel fut immédiat et s’avéra durable puisque Rinaldo ouvrira la voie à une quarantaine de consorts et que les airs « Cara sposa » ou « Lascia ch’io pianga » resteront des « tubes » jusqu’à aujourd’hui. 

Commençons par les mauvais côtés. La version de Malgoire est sans nul doute stylistiquement datée (1977) et l’interprétation baroque a bien évoluée depuis. On retrouve dans cet enregistrement pionnier une approche descriptive et statique, une totale absence de mouvement et de sens dramatique qui est à la fois caractéristique de l’époque mais aussi du chef. Seuls les airs guerriers sont particulièrement bien réussis : on retrouve là l’affinité de Malgoire avec les trompettes et les vents en général (voir son superbe enregistrement de la Water Music). Mis à part ces derniers, les tempi sont relativement uniformes et seule une bonne connaissance du livret sauve l’auditeur d’un sommeil d’Armide…

L’orchestre joue correctement mais semble être emprisonné dans un carcan qui l’empêche de s’épanouir pleinement. L’effectif est très réduit (sauf les trompettes au nombre de quatre) et nuit à la formation d’un véritable « tissu orchestral » si cher à Haendel. De plus, la Grande Ecurie et la Chambre du Roy sert seulement de support aux chanteurs et n’interagit pas avec eux durant les airs, se confinant à l’ouverture, aux « simphonies » et aux ritournelles. La faiblesse de l’accompagnement est flagrante dans le « Cara sposa » où l’auditeur, au lieu d’être entouré d’une  torpeur aussi dense qu’angoissante voit ses oreilles agressées par les grincements de ce qui semble être un violon solo. Comment sept violons peuvent-ils suffire aux deux voix ? Malgoire semble confondre Bach et Händel, à moins qu’il ne s’agisse plus prosaïquement que d’un problème financier.

Cependant, la faiblesse de l’orchestre n’a d’égale que la réussite des chanteurs : si ce Rinaldo se voit re-éditer, c’est grâce à l’extraordinaire performance des solistes. Rarement on aura vu un plateau aussi magnifique et seul l’Atys de William Christie s’offre à la comparaison de ce point de vue. Malgoire a choisi la distribution primitive de 1711 où les rôles de Goffredo et Eustazio sont confiés à des castrats tandis que Rinaldo échoue à une soprano. Paul EsswoodCharles Brett et l’admirable Carolyn Watkinson relèvent le défi de façon grandiose. Sans s’attarder sur l’excellence indiscutable des deux anglais, on s’extasiera encore une fois sur le timbre puissant, pur et… masculin de cette dernière (elle se confond avec les deux falsettistes masculins et le rôle de Rinaldo lui va donc comme un gant). Jeannette Scovotti campe une Armide à en faire pâlir plus d’un, tout en rage et courroux maléfiques tandis que la voix profonde et grainée d’Ulrik Cold en surprendra plus d’un. Enfin, Ileana Cotrubas personnifie une Almirena sensible et douce, particulièrement bienvenue dans ce monde impitoyable et guerrier. Sa prestation du fameux « Lascia ch’io pianga » résonne de façon étrangement aérienne. Une grande homogeneité complice se dégage du plateau. Enfin, les ornements sont très discrets.

Il faut donc apprécier ce Rinaldo pour sa perfection plastique, comme on admirerait un beau tableau de maître, une fenêtre donnant sur un paysage aussi immobile que merveilleux. L’ensemble dégage une impression de demi-teintes subtiles, de pastels évanescents. Ceux qui voudront se jeter dans le fracas des combats et sentir les flammes du dragon d’Armide iront trouver leur bonheur chez Jacobs ou Hogwood. Les contemplatifs, quant à eux, resteront fidèles à cette version historique, auréolée de poésie et de sensibilité, où les échos de l’amour courtois et des chansons de gestes chevaleresques ne sont pas loin. 

Viet-Linh Nguyen

Autres enregistrements recommandés : Celui de Christopher Hogwood avec the Academy for Ancient Music et Cecilia Bartoli dans le rôle titre ou celui de René Jacobs avec le Freiburger Barockorchester.

Technique : Bon enregistrement. Remasterisé avec le procédé SBM (Super Bit Maping) de Sony.