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Le Printemps d’Othon

Publié dans : Actualités - Edito
1 avril, 2006

L’homme fait les cent pas. Il marche sans marcher, tourne sans refermer son cercle. L’herbe s’est courbée sous ses passages répétés. Le jour se lève bientôt, mais il ne s’en aperçoit pas. La tête baissée, les pans de sa toge maladroitement relevés, l’épaule basse, la silhouette désespérée est plongée dans une amère rêverie. De temps à autre, cette masse en mouvement frissonne, re-ajuste le drap de laine, reprend son manège. Cet homme sera empereur. Plus tard. Pour le moment, le futur  maître du diadème qui ceint la Méditerranée n’est rien qu’un amant blessé : Othon.

La rue est étroite, et la maison patricienne qu’il regarde d’un air désabusé ne laisse voir qu’un haut mur, et deux gardes endormis de part et d’autre de la porte. Et encore, garde est un bien grand mot pour désigner ces deux braves panses, à faces de laboureur, qui dissimulent sous leurs toges tâchées de vin ou de sang un long glaive ibérique. Même dans leurs uniformes de prétoriens, coiffés du glorieux casque à crinière écarlate, ils resteraient des brutes.

Othon lève la tête. Ses yeux, entourés de cernes profondes et rougis par la froidure nocturne cherchent une fenêtre, guettent la blancheur d’un bras. En vain. Il pense qu’il pourrait profiter du sommeil des soldats, forcer la porte de la belle Poppée, l’étreindre. Et Néron ? Il a bien la force de l’étrangler. Mais Othon n’étrangle pas un rival, encore moins quand celui-ci revêt une couronne de lauriers. Par noblesse, par lâcheté ou par lassitude, il se résigne.

Ainsi voilà l’Ottone infiniment touchant que nous a laissé Gian Francesco Busenello (1598-1659), poète à ses heures, magistrat intègre dans une Venise aussi corrompue que les pilotis de ses palais. Blessé et malheureux, c’est sa plainte qui ouvre le premier acte du Couronnement de Poppéed’un compositeur de 70 ans, le génial Monteverdi. Et nul autre que Paul Esswood (Teldec) a su rendre la dignité et la fragilité de cet homme qui souffre et se complaît dans la lamentation.  Trébuchant sur les syllabes, jouant sur les silences, se calfeutrant dans ses aigus aussi beaux qu’instables, ce grand artiste a su rendre justice à ce rôle si exigeant, transformant un personnage falot et ridicule en romantique sublime.

« Amoregio con lagrime un balcone / E in grembo di Poppea dorme Nerone »

Je pleure d’amour pour une fenêtre / Et sur le sein de Poppée dort Néron

                                                                                                                                        V.L.N.