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« Le réveil de Quixotte »

Musemois
9 septembre, 2012

« Quixotte & La Changeante »

Georg Philipp TELEMANN (1681-1767)

Liste des morceaux

Concerto pour 3 violons TWV 53:F1 13.10
Suite Burlesque de Quixotte TWV 55:G10 16.33
Concerto pour alto TWV 51:G9 12.47
Concerto pour 2 violons TWV 52:C2 8.01
Suite La Changeante TWV 55:g2 21.26


Europa Galante :

Fabio Ravasi, Carla Marotta, Elin Gabrielsson, Andrea Rognoni, Luca Giardini, Silvia Falavigna : violons
Gianni De Rosa, Stefano Marcocchi : altos
Maurizio Naddeo, Antonio Fantinuoli : violoncelles
Paola Poncet : clavecin
Patxi Montero : contrebasse
Giangiacomo Pinardi : théorbe
Fabio Biondi : violon et direction

 71’57, AgOgique, 2012.

Juillet-Août 2012. Pour sa première collaboration avec agOgique, Fabio Biondi a choisi Telemann « un compositeur prolifique, de grand talent, d’une écriture absolue, capable de maîtriser n’importe quel langage musical » comme il l’explique dans l’entretien qu’il nous a aimablement accordé. Le disque comprend trois œuvres très italianisantes, dont le Concerto en fa majeur pour trois violons qui ouvre le bal : la marque d’Europa Galante, mélange de poésie et de virtuosité incandescente, de boulimie nerveuse et de subtiles respirations, art du reflet et du frémissement, se fait immédiatement jour, tandis que l’archet virevoltant de Biondi s’escrime avec ses partenaires Andrea Rognoni et Fabio Ravasi dans un Allegro jouissif sur des trombes de doubles croches avant de laisser s’épanouir un Largo (plus larghetto ici d’ailleurs, en raison de son tempo décidé) évocateur et dense, au contrepoint qui se fait dialogue ou murmure. D’un revers de double cordes, au détour d’une phrase aux articulations incroyablement nuancées, le maestro fait montre de son aisance du discours, de son talent de conteur.

Ce dernier trouvera plus franchement manière à s’exprimer dans la fantaisiste Suite « Burlesque de Quixotte », excentrique succession de brefs tableaux non dénuée d’humour, et à la variété de ton et de climats tourbillonnante. Europa Galante s’engouffre dans ce combat contre les moulins à vent avec gourmandise et nervosité, et l’on en vient à regretter l’admirable brièveté de l’œuvre et l’économie de moyens de Telemann tant cette Suite bouillonnante aurait pu être prolongée. Après une ouverture vive et déjà fantasque, l’orchestre se fait peintre, et, conformément aux titres d’origine, dépeint avec vigueur les différents épisodes, reniant parfois volontairement sa recherche d’hédonisme musical pour coller au plus près de l’histoire, comme avec les Soupirs amoureux auprès de la Princesse Dulcinée au legato qui frise le sentimentalisme dégoulinant, relevé ironiquement par un clavecin sautillant. De même, Le Galop de Rossinante, grinçant à cravaché à souhait, n’est pas sans rappeler les charges de cavalerie de la Battalia de Biber.

Le Concerto en sol majeur, au Largo initial noble et ample, apporte un contraste curial bienvenu après l’originale cavalcade de Quixotte. Il faut noter qu’il s’agit-là d’une des premières œuvres destinées au registre d’alto. Le langage, moins ébouriffant et vénitien que dans le Concerto précédent en fa majeur, se révèle dans ce mouvement plus corellien dans son essence, avec sa palette harmonieuse et solaire, quoique l’Allegro soit réminiscent de certains concertos pour violoncelle du Prete Rosso. Au diable les comparaisons, quoiqu’il en soit, le jeu et surtout le timbre chaleureux et coloré de Stefano Marcocchi sont à louer sans réserve, et l’on profitera de l’occasion pour célébrer la pertinence des tempi choisis par le chef, qui tout en étant particulièrement contrastés, savent préserver la lisibilité de la ligne mélodique, et jouer sur des effets de tension et de relâchement constants, ce qui confère une vision moirée et opulente à l’ensemble. Ces qualités subtiles sont d’autant plus à apprécier que l’on réduit trop souvent aujourd’hui l’approche italianisante à des tempi excessifs et à des nuances taillées à la serpe quoiqu’excitantes.

On passera plus rapidement sur le Concerto en do majeur pour deux violons, qui nous a personnellement paru le plus faible du programme, le plus prévisible bien que doté d’un Adagio d’un sentimentalisme troublant dans l’entremêlement presque passionnel des deux voix. Biondi et Rognoni, visiblement sous le charme, font durer le mouvement intermédiaire dans une caresse sensuelle et colorée.

Reste la Changeante, ouverture en sol mineur au style plus français mais à l’inventivité constante, aux tonalités fluctuantes presque jusqu’au malaise tant l’auditeur est sollicité par ce kaléidoscope d’affects différents. Europa Galante semble vouloir expédier l’Ouverture en lui ôtant sa majesté, privilégiant la section fuguée, marquant très violemment les notes inégales, puis vient derrière l’apparente superficialité de la succession de danses autant de portraits, un peu à la manière d’un Couperin au clavier, des remuants Scaramouches dont on se défait « Vitement », aux Menuets galants, un Hornpipe insignifiant mais plein d’ivresse nous fait déboucher sur 4 minutes de tendresse alanguie « Avec douceur » comme l’indique le compositeur : mouvement de jeune fille à la balançoire à la Watteau, où Europa Galante dresse avec une plénitude sonore inégalée un croquis charnu et soyeux qu’on aimerait emporter dans ses draps.

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation claire et aérée, avec de beaux timbres.
Interview : « Nous autres artistes avons une responsabilité énorme dans la transmission du savoir. » : entretien avec Fabio Biondi, violiniste et directeur musical d’Europa Galante