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Le sort de Phaéton se découvre à mes yeux…

Publié dans : Actualités - Edito
1 décembre, 2009

« Le sort de Phaéton se découvre à mes yeux. / Dieux ! Je frémis ! Que voy-je ! O dieux ! » (I, 8).

Pierre Paul Rubens, la Chute de Phaéton (1605)
© Wikimedia Commons / Washington, National Gallery of Art


En rangeant les carnets de la Muse, nous sommes tombés sur de vieux cartons perdu dans le grenier. Quelle ne fut pas notre surprise à l’ouverture d’une oblongue capsule de découvrir cette lettre inédite et éclairante, datée de décembre 1682, au style maladroit et frisant le pastiche, qui nous conte, outre les amours du Comte de V***, l’impatience de la cour à découvrir Phaéton de Lully, dont le première représentation eu lieu dans le Manège de la Grande Ecurie le 6 janvier 1683.

Madame,

Vous pardonnerez l’affront de vous tirer de l’étude de  vos manuscrits poussiéreux et d’interrompre ainsi vos périples de bibliothèques en bibliothèques pour vous livrer quelques nouvelles de la Cour, répondant ainsi à vostre désir si souvent exprimé de n’en point perdre les intrigues et les complots. Je vous imagine, perdue dans l’immensité glacée d’un Escorial que l’on dit si sévère, compulsant le recueil tout de cuir relié où s’alignent une à une les chansons du siècle dernier qui complurent au dévot Monarque. Pour ma part, et quoique je n’ose disputer l’excellence de votre Goust et la qualité de votre Jugement, il faut bien avouer que Versailles ne se soucie plus guère de ses vieilleries pour bombardes et chalemies, et que la Ville toute entière ne bruisse que du tragique destin de Phaéton. 

Le Florentin, pardonnez-moy puis qu’il s’agit désormais de Monsieur le Secrétaire du Roy, charge qui heureusement lui fut fort couteuse – s’est dit-on surpassé dans la mise en musique du destin accablant de l’Insolent qui voulut conduire le char du Soleil. Sa Majesté à n’en point douter a choisi le sujet, qui ne pouvait que lui plaire. On la sait fort avide d’Ovide. Et puisque le Chasteau n’est qu’un ensemble de décombres et de gravas, d’échafaudages grandioses et de plâtres gastant les justaucorps, que sa Majesté dompte plus promptement les Impériaux que les éléments boueux de sa nouvelle demeure, nous n’avons toujours pas ici ni de lieu convenable pour prier, ni de Théâtre digne de ce nom. Aussi au galetas lumineux qui sert de chapelle répondra la scène de la Grande Ecurie qui je le souhaite pourra accueillir quelques machineries et recevoir en son Manège les audacieux décors de l’italien Carlo Vigarani. Monsieur Bérain en conçoit les costumes, et l’on se réjouit d’avance d’imaginer en quelle tenues pourront paraitre les Prêtres de la Déesse Isis et les troupes d’Indiens ou d’Indiennes & d’Ethiopiens. On dit de l’argument qu’il est fort bon, et que Monsieur Quinault l’a façonné avec la noblesse de sentiment et l’agrément de vers qu’on lui sait, qu’il comprend les Heures du Jour, les Saisons de l’année, des Pasteurs et Bergères. Toute cette incroyable Antiquité ne sauroit cependant Madame, me faire oublier que le rôle de déesse de la terre vous devrait revenir et que je fonderais bien les Pyrénées afin qu’elle ne soye plus et que je vous puisse retrouver.

Mais assez de musique et revenons-en à votre voyage: comment sont les crèches au Royaume très Catholique ? Cela fait bien longtemps que n’y suis point allé; j’ai toutefois souvenance de ces angelots innombrables encadrant les autels et de ces Crucifixions aussi sanglantes que sombres. Peut-être les crèches, leurs étables et leur trio de royauté seront-elles égayer un peu votre Noël et saluer dans la joie la naissance de notre Sauveur ? Pour ma part celle de Versailles me semble bien ridicule et feroit presque regretter la naïveté pittoresque des crèches de nos provinces où les paysans s’imaginent parfois en rois-mages sans souffrir la lèse-majesté.

Mais Adieu donc Madame, il faut que je vous abandonne ; j’espère que le courrier sera aussi ailé que l’angélique Gabriel, puisque je m’en vais accompagner Sa Majesté en sa promenade et quoyque le climat ne soye plus guère clément et que les bosquets ayent perdu de leur attrait en cette saison hivernale, que la Solitude qui m’anime depuis que vous estes partie me frappe de Mélancolie, c’est là un devoir qu’un courtisan accompli comme je me targue de l’être ne pourrait pour rien au monde, sauf pour un de vos baisers, manquer.

En implorant votre retour au pays des lys après la Noël, et en attendant la première représentation à l’aube de Janvier de ce Phaéton si impatiemment attendu, je vous embrasse Madame, et suis et reste

Votre très humble, votre très dévoué et votre très attentionné Serviteur,

Monsieur de V*****

Faict à Versailles, le 4 de Décembre de l’an mil six cent quatre vingt deux. »

Viet-Linh Nguyen