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Le souffle suspendu (Hommage à Claudio Abbado)

Publié dans : Actualités - Brèves
21 janvier, 2014

Hommage à Claudio Abbado (1933-2014)

 

Claudio Abbado © Kasskara

Claudio Abbado © Kasskara

 

 « La vieillesse déjà vient avec ses souffrances :
Que m’offre l’avenir ? De courtes espérances.
Que m’offre le passé ? Des fautes, des regrets.
Tel est le sort de l’homme ; il s’instruit avec l’âge :
Mais que sert d’être sage,
Quand le terme est si près ? »

Fontanes (vers 1820)

Prélude à l’après-midi d’un faune de bureau, la lecture du fil des dépêches AFP de ce lundi 20 janvier m’offrait un vague répit avant de replonger dans quelques dossiers pour lesquels j’étais bien mal armé. L’œil distrait capta soudain la nouvelle, aussi sèche et laconique qu’une effusion de joie nord-coréenne : Claudio Abbado venait de s’éteindre à Bologne, âgé de 80 ans. Dois-je l’avouer, je m’étais tenu un peu à l’écart de son actualité ces dernières années, le croyant sans doute immortel depuis qu’il s’était remis, à l’aube de ce siècle, d’un terrible cancer de l’estomac qui le fit apparaître en l’an 2000, la silhouette osseuse et le visage émacié, pour dompter une nouvelle fois toute l’emphase du  Dies Irae du Requiem de Verdi.

Homme de concerts avant tout, Claudio Abbado ne fit pas l’impasse – au contraire d’un Célibidache – sur la constitution d’une foisonnante discographie. S’étendant sur près de 45 ans, les enregistrements abbadiens nous apparaissent gravés avec une égale rigueur, honorant leurs compositeurs par un constant respect de la scansion des partitions. Loin de la surenchère technologique ou du révolutionnarisme béat qui ont pu ces dernières décennies affecter nombre de ses contemporains, Claudio Abbado s’est toujours attaché à respecter l’œuvre, privilégiant la clarté du son, le relief de l’orchestre. Précis dans ses intonations, vif dans les tensions, et privilégiant la musicalité de l’œuvre, la direction de Claudio Abbado fut constamment teintée de sensibilité, au diapason d’une modestie pudique dont il ne se déparera jamais.

Fils de parents musiciens, le jeune Abbado appris dans sa jeunesse de ses maîtres,  parmi lesquels Karl Boëhm et Charles Munch, avant de commencer à enregistrer à la fin des années 60 pour les prestigieux labels Decca et Deutsche Grammophon. S’ensuivront quatre décennies de collaborations aussi diverses que fructueuses, durant lesquelles ses goûts le poussent à privilégier les compositeurs du XIXème et du début du XXème siècle, laissant en mémoire à nos oreilles ébahies des interprétations majeures d’œuvres orchestrales,  dont une  profonde 9ème symphonie de Dvorák, ou encore de superbes captations des 3ème et 4ème symphonies de Mendelssohn, sans oublier les œuvres de Debussy, qu’il admirait tant. Que le lecteur et vorace mélomane pardonne l’arbitraire d’un tel choix et n’hésite pas à s’égarer de lui même dans les méandres de cette discographie pour pallier aux raccourcis d’une trop courte synthèse.

Claudio Abbado, directeur musical de la Scala en 1979 © Giorgio Lotti/Mondadori/Getty Images

Claudio Abbado, directeur musical de la Scala en 1979
© Giorgio Lotti/Mondadori/Getty Images

Adoubé dans la musique symphonique, Claudio Abbado n’en délaisse par pour autant l’art lyrique, voyageant à Reims avec Rossini et transcendant Verdi dans Simon Boccanegra ou Aïda. Plus discret avec le répertoire français, il signe  toutefois une remarquée direction du Carmende Bizet avec le maître Placido Domingo et  la révérée Teresa Berganza. Car Claudio Abbado, c’est aussi un art de l’écoute, un profond respect pour ses interprètes, n’hésitant pas se faire leur serviteur, à retenir l’orchestre quand le besoin s’en fait sentir, à presque s’effacer devant eux. Aussi, la complicité qu’il développe avec le pianiste Maurizio Pollini, les dialogues entre le soliste et l’orchestre rendent inoubliable l’écoute des concertos de Beethoven et de Brahms qu’ils purent graver ensemble, déclenchant des acmés d’émotions. Une fois encore l’hommage ne pouvant tendre à l’exhaustivité, laissons aux lecteurs le soin de poursuivre cette litanie des merveilles.

Claudio Abbado était italien, et malgré les évidentes consonances du nom, je l’ai presque découvert, tant il incarnait l’idée d’unité culturelle propre de la Mitteleuropa, si bien décrite par un autre Claudio, Magris celui-ci, dans son essai fleuve, Danube, en 1986. Dans cette Europe centrale et musicale, Jean Paul côtoie Schumann et le titan Mahler, pendant que Hölderlin inspire Brahms et Strauss. Aucun de ces compositeurs ne fut étranger au chef d’orchestre, dont les pérégrinations montrent que l’Europe existe, et peut être avant tout, dans la musique. Vienne, Bologne, Salzbourg, Milan, Lucerne, Londres ou encore Montreux, autant de lieux qui virent sa baguette enchanter nos oreilles.

 

Claudio Abbado au Festival de Lucerne en août 2005 © AP Photo/Keystone, Urs Flueeler) | ASSOCIATED PRESS

Claudio Abbado au Festival de Lucerne en août 2005
© AP Photo/Keystone, Urs Flueeler) | ASSOCIATED PRESS

Peut être le fidèle lecteur de Muse Baroque, familier de Couperin et Rameau, est-il à ce moment précis frappé d’apoplexie devant ce flot de digressions sur un chef ayant peu abordé l’ère baroque du répertoire ? Gageons qu’il saura ne pas se répandre dans la twittosphère sur la décadence de son site favori et prendre cet article comme un signe d’ouverture moins grave qu’une chronique sur le dernier album d’Etienne Daho. Et pour le rassurer, notons quelques incursions baroques d’Abbado, et son travail récent avec l’Orchestra Mozart et Giuliano Carmignola, duquel nous vous avions rendu compte, de Brandebourgeois équilibrés et mélodiques à des concerti mozartiens d’une belle légèreté. Et puis, surtout, il y eu l’incursion sous forme de triptyque chez Pergolèse pour un Stabat Mater un peu décevant, une Missa San Emidio intéressante et un Confitebor Tibi Domine d’une évidence élégante.

Alors, s’il m’est possible d’ajouter un codicille à ce modeste hommage, qu’il me soit permis d’imaginer une dernière fois Claudio Abbado faire résonner nos cœurs de la deuxième symphonie de Mahler ; que sa baguette retienne une dernière fois les musiciens, avant que sa main gauche, enveloppant l’orchestre d’un geste ample, le poignet légèrement tombant, n’autorise une fois encore l’expression de toute sa fougue. Qu’une dernière fois il nous soit permis de vivre l’évaporation des dernières notes…les quelques secondes de silence qui s’ensuivent… le souffle suspendu…applaudissements Monsieur Abbado !

Pierre-Damien Houville