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Le spectacle d’une grandiose antiquité

Museor
19 février, 2007

Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791)

La Clemenza di Tito (La Clemence de Titus) 

mozart_titus_levineTito : Eric Tappy, Vitellia : Carol Neblett, Sesto : Tatiana Troyanos, Annio : Anne Howells, Servilia : Catherine Malfitano, Publio : Kurt Rydl

Wiener Philharmoniker
Wiener Staatsopernchor
Direction : James Levine

Mise en scène : Jean-Pierre Ponnelle
Décors : Giovanni Agostinucci
Costumes : Pet Halmen
Directeur de la photographie : Carlo di Palma.

Réalisé en 1980, 135 minutes, 1 DVD Deutsche Grammophon

 

Disons-le tout net, nous ne sommes pas forcément des admirateurs inconditionnels de Jean-Pierre Ponnelle. Sa trilogie monteverdienne avec Harnoncourt est très inégale, alliant le kitch le plus affreux et les zooms de séries B à un réel sens dramatique infaillible et une belle poésie.

Cette Clémence de Titus fut conçue comme un véritable film opéra à l’instar du Don Giovanni de Losey. Elle constitue sans doute l’une des plus belles réussites du metteur en scène, et l’on aurait aimé que plus d’opéras baroques suivent son exemple.

Après un affreux générique, dans lequel Titus passe son temps à regarder à droite et à gauche en songeant à Bérénice et où le cameramen abuse de zooms dignes d’un western spaghetti, l’action commence enfin. Au milieu des ruines des thermes de Caracalla, Vitellia (Carol Neblett) coiffée d’une gigantesque perruque, comme tous les protagonistes, lance un regard furieux contre un Sextus décontenancé, magnifiquement interprété par Tatiana Troyanos dans l’un de ses plus grands rôles.

Vitellia

Vitellia

Le ton est donné. Pendant près de 2 heures, l’action se déroulera dans ce cadre grandiose, de la villa d’Hadrien à l’arc de Titus, tandis que les chanteurs s’adonneront au play-back avec conviction en se livrant à des contorsions dignes de l’expressionnisme allemand des années 30 ou des statues baroques de nos jardins versaillais. Un air de désespoir ? Voilà Sextus qui regarde au ciel avant de croiser les mains – perdues dans une manchette en dentelle – devant la cuirasse. Un air de colère, voilà le superbe Eric Tappy qui cabotine à qui mieux mieux, serrant les poings, se jetant sur sa plume pour dégainer un arrêt de mort. Et le chœur final du premier acte est un morceau d’anthologie où les chanteurs se livrent à un ballet spasmophilique au rythme des timbales. Effectivement, tout ce jeu est surthéâtral, mais convient fort bien à l’époque et à la musique, même si on aimerait parfois moins de roulement de yeux, ou de sémaphore gestuel (Carol Neblett est la spécialiste des bras en croix tournoyants).

La photographie est sublime, les cadrages très picturaux. La majorité des scènes fut tournée par grande froidure la nuit et la vapeur sort parfois des lèvres des chanteurs, avec des éclairages totalement irréels. La scène où Sextus et Annius discutent au bord d’un lac, drapés dans leurs toges-capes, bénéficie de veaux reflets lunaires (cf. infra), tandis que l’incendie du Capitole voit des flammes jaillir de derrière un mur du forum romain, avec le Colisée à l’arrière-plan. Les amateurs d’architecture romaine admireront l’amour avec lequel les revêtements des murs ou les colonnes sont filmées, et se réjouiront des décors peu envahissants (quelques statues, sols en marbre, torchères…) qui se fondent aux authentiques ruines.

 

Sextus et Annius

Sextus et Annius

Musicalement, il y a peu à redire. Contrairement aux critiques qui le prétendent « usé », cette prestation d’Eric Tappy proche de la retraite est superlative. D’une humanité confondante, le chanteur livre à chaque instant des nuances subtiles qui rendent finement la psychologie du personnage. La scène de la prison n’aura jamais été aussi déchirante, même chez Colin Davis (Philips), Kertesz (Decca) ou Harnoncourt (Teldec). En revanche, il est vrai que le ténor a quelques problèmes avec les coloratures qu’il expédie façon tapisserie (de la Savonnerie). Tatiana Troyanos est d’une fragilité touchante, incarnant à jamais Sextus pour la postérité, pourchassée par l’intrigante Carol Neblett, d’une redoutable pugnacité malgré des graves aplatis. Le reste du plateau ne démérite pas non plus, et la direction de Levine, assez massive, accompagne bien les imposantes images qui défilent.

Le Final avec le costume "sapin de Noël" de l'Empereur.

Le Final avec le costume « sapin de Noël » de l’Empereur.

 

Les amateurs de Jean-Pierre possèdent sans doute déjà ce DVD, et ses détracteurs feraient bien de changer d’avis. Enfin, la comparaison avec le récent deuxième enregistrement d’Harnoncourt (TDK) tourne indiscutablement à l’avantage de cette kolôssale Antiquité que nous ne reverrons sans doute plus jamais.

Viet-Linh Nguyen

Technique : Belle prise de son, en dépit des bruitages, et des trucages pour « coller » à l’image.
Autres enregistrements recommandés : Harnoncourt (Teldec), Kertesz (Decca), Davis (Philips), Mackerras (EMI)