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Le Te Deum de Charpentier

21 octobre, 2008

Le Te Deum de Charpentier :
une tragédie lyrique

Notes sur l’interprétation du Te Deum H. 146 de Charpentier
par Jean-Philippe Sarcos, directeur musical de l’orchestre du Palais royal

 

Jean-Philippe Sarcos. D.R. http://www.ensemble-palaisroyal.com

Jean-Philippe Sarcos. D.R. http://www.ensemble-palaisroyal.com

 , dont la structure peut se concevoir comme une véritable tragédie lyrique en un prologue et cinq actes.

Avant de diriger une œuvre, le chef d’orchestre doit s’appliquer à un patient travail de recherche, d’analyse et d’écoute intérieure. Il lui faut essayer de comprendre les intentions et le plan du compositeur. Il doit s’efforcer de chercher à retrouver l’esprit de l’œuvre pour pouvoir l’interpréter avec pertinence, respect et fidélité.

1. Le texte

L’Hymne Ambroisienne, appelée Te Deum, est particulièrement délicate à mettre en musique. En effet, cette prière de louange et de supplication est composée de 29 versets brefs qui se succèdent sans ordre apparent, comme jaillissant du cœur d’un poète inspiré[1]. La difficulté, pour le compositeur, consiste à trouver un moyen de créer une architecture musicale tout en respectant le texte, apparemment trop libre pour cela. Sans changer l’ordre des versets, il doit les regrouper pour former des parties contrastées. Selon sa sensibilité, il met en exergue certaines phrases qui donneront naissance aux thèmes musicaux les plus expressifs. Selon les effets rhétoriques qu’il souhaite obtenir, il attribue chaque passage aux chœurs ou aux différents solistes. Ainsi, au cours des siècles chaque compositeur met en lumière de nouveaux aspects du brûlant poème de Saint Ambroise.

2. Le contexte

S’il avait été musicien à Leipzig, à Genève ou même à Venise, Charpentier n’aurait jamais composé le Te Deum que nous connaissons. Cette œuvre est en effet intimement liée à la Monarchie Française et à l’esthétique de Contre Réforme promue par les Jésuites.

La Monarchie Française

Contrairement aux luthériens de Leipzig, aux calvinistes de Genève, ou même aux Vénitiens catholiques, mais républicains, les Français sont les sujets d’un roi en qui ils voient le Lieutenant de Jésus-Christ sur la Terre. Celui que l’on appelle le Roi-Très-Chrétien est sacré à Reims, oint de l’huile de la Sainte Ampoule et ainsi marqué du sceau divin.

Dans le Te Deum de Charpentier, la gloire de Dieu passe par celle du roi. Si cette musique nous fait irrésistiblement penser à Louis XIV, c’est qu’elle a été composée en hommage à sa gloire. Mais en sachant que sa gloire était d’abord la gloire de Dieu. De même qu’à la Chapelle Royale pendant la messe, si les assistants étaient tournés vers la tribune royale, c’était pour contempler Dieu en voyant le roi et non pour placer le roi au-dessus de Dieu.

Les Jésuites

En fondant la Compagnie de Jésus, Saint Ignace de Loyola donna à ses disciples la mission d’aider les âmes à discerner ce qui est bon pour elles. Il voulait aider les hommes à décider eux-mêmes de leur vie, en toute liberté, délivrés de l’aveuglement des passions.

L’art qui mobilise toutes les facultés humaines se révèle, dans la pédagogie jésuite, un incomparable moyen d’éduquer, de libérer et d’élever l’âme vers Dieu.

Le style jésuite en France à l’époque baroque est reconnaissable à sa grandeur, sa somptuosité et sa théâtralité. Cette esthétique artistique façonna Charpentier. Son professeur, Carissimi, était lui-même maître de chapelle du plus prestigieux collège jésuite de Rome. Là, pendant plusieurs année, le jeune disciple se forgea un admirable sens de la théâtralité sacrée. C’est donc tout naturellement qu’il fut nommé à Saint-Louis des Jésuites de Paris où il composa de très nombreuses œuvres vocales obéissant aux lois de la rhétorique classique.

Pour une interprétation fidèle et authentique, il nous a paru essentiel de nous appliquer à redonner vie à toute la théâtralité de ce Te Deum

3. Le plan

M’attaquant cet été au Te Deum de Charpentier, je commençai par noter les éléments me paraissant les plus intéressants quand plusieurs détails du plan architectural me rappelèrent Médée, l’opéra (on disait au XVIIe siècle « tragédie lyrique ») de Charpentier. Peu à peu, il m’apparaissait que Charpentier avait suivi pour composer son Te Deum, le même plan que pour une tragédie lyrique : un prologue et cinq actes.

Cette découverte allait être déterminante pour bâtir notre interprétation. Elle pourra être, je pense, utile aussi pour l’auditeur : Charpentier composait pour des personnes cultivées, connaissant bien le texte du Te Deum, l’auditeur d’aujourd’hui, comprenant à son tour la hiérarchie et la fonction des différentes parties, appréciera mieux la visite de ce jardin à la française musical, pourra en suivre les principales allées et contempler les perspectives.

4. Petit guide à l’usage des auditeurs où l’on présente le Te Deum comme une Tragédie lyrique. 

TE DEUM
En ré Majeur H-146
Tragédie lyrique sacrée en un prologue et 5 actes de Marc-Antoine Charpentier
Livret de Saint Ambroise (330-397) en collaboration avec Saint Augustin (354-430).
Créé en 1679 aux cérémonies de Nimègue pour fêter la victoire de la guerre de Hollande.
Reprise à Paris en l’église Saint-Louis des Jésuites (aujourd’hui église Saint-Paul-Saint-Louis dans le Marais) pour fêter la victoire de Steinkerque remportée le 3 août 1692.

PROLOGUE : prélude en rondeau

Les peuples de France célèbrent en même temps les grandeurs du Roi des Cieux et celles de son Lieutenant sur la terre, Louis XIV, le plus puissant des rois. Trompettes, hautbois et timbales rehaussent de leur éclat royal des phrases musicales où l’on imaginerait sans peine, comme dans un prologue de tragédie lyrique, victoire rimer avec gloire, ennemis avec soumis et amour avec toujours

Acte premier : Tableau de Dieu le Père en Majesté
De Te Deum laudumus à Te martyrum candidatus laudat exercitus

Comme dans une tragédie lyrique où l’auteur présente d’abord les personnages avec lesquels l’intrigue sera nouée, Charpentier nous brosse ici un tableau baroque de Dieu le Père entouré d’une troupe bruissante et colorée de chérubins, séraphins, apôtres, prophètes et martyrs. 

IIème Acte : Tableau de la Trinité
De Te per orbem à judex crederis esse venturus. 

Cette 2e partie nous familiarise avec Dieu, le personnage central du Te Deum. On le découvre ici à la fois Père, Fils et Esprit. Les deux tableaux du père et de la Trinité peints dans ces deux premiers actes font penser aux peintures qui ornaient le retable de Saint Louis des Jésuites réalisé du temps de Charpentier par Simon Vouet. Cet ensemble somptueux fut détruit à la Révolution. 

IIIème Acte : Clef de voûte
Un seul verset pour cette partie, la fameux Te ergo quaesumus.

Traditionnellement, quand on chante un Te Deum dans la liturgie, on s’agenouille pendant ce verset. C’est le grand moment de cette hymne. Charpentier le place au centre de sa composition comme dans une tragédie lyrique où, le 3e acte est la clef de voûte, l’instant le plus expressif de l’œuvre.

Le texte évoque le souvenir du sacrifice sanglant de Jésus pour le rachat des hommes. Cette évocation de la mort du Christ est orchestrée comme un « sommeil » avec deux flûtes qui répondent au premier dessus (la soprano solo).

IVème acte : les supplications
De Aeterna fac à quemadmodum speravimus in te

Après l’épisode central, une suite d’implorations chorales porteuses de différents affects : énergiques, tendres, puissants, amoureux, joyeux, mènent ce drame sacré vers son dénouement. Comme pendant tout le Te Deum, il est ici bien utile à l’auditeur de suivre le texte et sa traduction pour comprendre les inflexions propres à chaque phrase musicale et le caractère particulier que leur donnent chanteurs et instrumentistes. 

Ve acte : le dénouement
Fugue finale.
In te Domine speravi
En vous, Seigneur, est toute mon espérance
Non confundar in aeternum
Je ne serai pas confondu dans l’éternité 

Dans la tragédie lyrique, c’est vers le Vème acte que tendent toutes les passions et les différentes actions de l’œuvre.

Dans Alceste de Lully, c’est l’exaltation de la noblesse d’âme d’Alcide renonçant à son Alceste tant aimée.

Dans Médée de Charpentier c’est le sang, l’horreur de l’infanticide, la folie meurtrière de celle qui se révèle à la fois femme, amante, victime et sorcière. 

Ici dans le Te Deum, le dénouement c’est la vie éternelle. Toutes les forces de l’orchestre et des chœurs sont déployées dans une fugue magnifique construite sur un rythme de joyeuse gavotte. L’opposition entre la figure de l’espérance (speravi) et celle de la perdition (confundar) permet un dernier tableau vivant et brillamment coloré qui pourrait s’intituler Le triomphe de la confiance en Dieu et en son lieutenant, le Roi Très  Chrétien.

                                                                                                                                        Jean-Philippe Sarcos, 21 octobre 2008

http://www.ensemble-palaisroyal.com