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Le trou de serrure

Muse3
31 décembre, 2012

John Dowland (1563-1626)

Tunes of Sad Despaire

 

“Go crystall teares”, “If my complaints”, “Sorrow come”, Paduan, “Fine knacks for ladies”, “Goe nightly cares”, “Flow my teares”, In darknesse let mee dwell”, “In this trembling shadow”, “From silent night”, “Come heavy sleepe”, “All ye whom love of fortune”, “Now o now I needs must part”, “What if a day”, “Dr. Case’s Paven”
Anonyme : “My Lord of Dehims Lamentacion”

Dominique Visse, contre-ténor
Fretwork, consort de violes
Asako Morikawa, Reiko Ichise, Richard Tunnicliffe, Richard Boothby 
Renaud Delaigue, basse
Éric Bellocq, luth & orpharion

66’11, Satirino, 2012.

La musique pour consort de violes comme celle des lute songs ne relevaient pas, dans l’Angleterre du XVIe et du début du XVIIe siècle, du concert mais plutôt de la pratique musicale privée. C’est ce que rappelle Richard L. Smith au début du texte qui accompagne ce disque : « écouter un enregistrement des lute songs de Dowland revient à coller son oreille à un trou de serrure. » Il rappelle également que l’on chantait souvent en s’accompagnant soi-même au luth. Autres temps, autres mœurs : peu de chanteurs aujourd’hui sont en mesure de chanter et de jouer la partie de luth de Dowland en même temps, et l’on fait des concerts et des disques de Dowland. Autre destination, donc, que celle d’origine. Quelle doit être, du coup, l’attitude de l’auditeur ? En tant qu’auditeur, celui qui écoute, il ne peut se comporter avec son disque comme l’homme du XVIIe siècle qui, dans son logis, faisait de la musique pour son seul plaisir. Pour autant, doit-il faire comme s’il écoutait un récital d’airs d’opéras, ou même de Lieder ? Ses exigences doivent-elles être les mêmes ? Oui et non, répondrons-nous : non, bien sûr, puisque le but de cette musique, dans son écriture et dans sa conception, n’est pas le même, et oui, parce qu’après tout, c’est tout de même un disque, un objet sonore livré à un public.

Nous ne surprendrons sans doute personne en disant qu’il n’est pas parfait. La voix de Dominique Visse, depuis maintenant plusieurs années, montre des signes de fatigue évidents ; ce n’est plus une belle voix. De plus, la concurrence est rude, chez les contre-ténors, où l’on entend maintenant des timbres chatoyants et des techniques impeccables. C’est autre chose que nous cherchons chez Dominique Visse : c’est, habituellement, une musicalité sans faille, un sens de l’envoûtement progressif autant que du théâtre. Un timbre matériel, humain, une voix qui a vécu, au reste, sont assez bien à leur place dans la musique de Dowland — à condition que le texte s’y entende bien et qu’en même temps le phrasé, la ligne musicale, ne soit pas oubliée.

Le texte. C’est là que le bât blesse, car pour cet enregistrement, c’est la prononciation restituée de l’anglais ancien qui a été adoptée. Loin de nous l’idée de médire de l’intention ni de cette prononciation en soi. Il nous semble cependant que Dominique Visse n’en n’a pas totalement l’habitude, qu’elle lui demande une attention, un soin particulier, et que, parfois il semble s’empêtrer dedans. Prenons par exemple “Sorrow come”. À aucun moment le texte ne devient bouillie, et de ce point de vue, la voix complète bien le consort de violes, lui apportant des consonnes. La voix montre ses limites de manière assez cruelle, réservant néanmoins de très beaux moments (la dernière occurrence du mot rise, à la fin de l’air, très doux et évoquant bien l’ascension). Mais au milieu, le mot down, répété plusieurs fois, sonne excessif. Ces observations sur une piste résument bien l’impression que produit ce disque : de belles choses — “In darknesse let me dwell”, par exemple, est assez réussi —, et d’autres qui déçoivent — “Flow my tears”, entre autres. 

Sur le plan strictement musical, l’ensemble est bien équilibré. Les Fretwork ne prennent jamais le dessus sur les voix — Renaud Delaigue se joint pour quelques pistes à Dominique Visse, apportant une basse sombre et sonore à l’édifice —, mais les voix ne sont pas non plus mises trop en avant. De ce point de vue, “Go nightly cares” est une réussite. Les mêmes remarques valent pour Éric Bellocq, dont le luth et l’orpharion soutiennent souvent avec discrétion autant qu’avec fermeté.

Ç’aurait sans doute pu être un très beau disque, mais force est de constater que la voix montre trop vite ses limites. On a souvent l’impression d’un trop : trop de disparité, d’inégalité d’une note à l’autre, trop d’outrance dans l’articulation des voyelles… Et puis tout simplement, n’est-ce pas trop tard ? Un disque à réserver, sans doute, aux indiscrets et aux fans ; à ceux qui veulent écouter par le trou de la serrure.

Loïc Chahine

Technique : pas de remarques particulières.