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Lecture : Coup de cœur pour… le peintre assassin

Publié dans : Actualités - Brèves
1 mars, 2011

Caravage, l’œuvre complet

Rosella Vodret
Silvana Editioriale, 2010

En juillet dernier, le grand public a vu surgir de l’ombre le nom de Rosella Vodret, de la Direction des Musées italiens (plus précisément, l’experte est Surintendante spéciale pour la Patrimoine historique, artistique et ethno-anthropologique et pour le Pôle muséal de la Ville de Rome), lors de l’Affaire du Martyre de Saint-Laurent exposé à l’église du Gesu et que certains espéraient de la main du Caravage. Hélas, les faiblesses de la composition, notamment au niveau des mains du Saint et des bourreaux, ont permis à trois experts, dont R. Vodret, d’écarter cette hypothèse.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à cette monographie toute récente et qui vient rejoindre une bibliographie déjà bien emplie avec des ouvrages de qualité tels le monumental tribut de Taschen dû à la plume de Sebastian Schütze si lourd que ce 29 x 39,5 cm est livré dans un coffret… avec poignée (Taschen, 2009), ou encore l’excellent ouvrage de Sybille Ebert-Schifferer (Hazan, 2009). Si ce livre-ci n’atteint pas le luxe des deux précédents, son format agréable (24 x 28 cm) presque carré, de même que la qualité des reproductions pleine page en particulier au regard de la colorimétrie n’appellent que des éloges.

Le Martyre de Saint-Laurent, œuvre d’un suiveur du Caravage, avec Rosella Vodret au premier plan © Reuters

En outre, après une courte mais dense synthèse biographique de la vie de ce peintre soi-disant maudit mais qui bénéficia de puissants protecteurs (pp. 7 à 35), l’ouvrage se lit comme une étude raisonnée de chaque tableau, un commentaire historique et pictural fouillé des 64 œuvres retenues comme étant indiscutablement de la main du Maître (toutes les copies et œuvres à l’attribution controversée ont été écartées). Rosella Vodret résume ainsi, à la manière d’une notice agréable de catalogue d’exposition, les pérégrinations des œuvres depuis le XVIIème siècle, avant de fournir des explications sur les scènes représentées, les lignes de la composition, la symbolique ou le style. De très nombreux renvois sont faits à des monographies particulières – qu’on retrouve dans la bibliographie fournie – et l’auteur n’hésite pas à présenter tour à tour les différentes lectures possibles d’une œuvre (par exemple la Corbeille de fruit qui est vue comme un memento mori par Fagiolo Dell’Arco, ou Marini qui y voit une vanité à l’inverse de Calvisi qui insiste sur une signification christologique liée à la présence de la poire), ou à se concentrer sur des détails passionnants comme les différences entre les deux versions du Joueur de luth (Saint-Pétersbourg vs New York) et où Vodret n’hésite pas à préciser que la facture du violon représenté dans le tableau de l’Hermitage ressemble à un Amati, alors celui du Met’ appartient à un type archaïque d’Europe du Nord…

Voilà donc une remarquable synthèse, d’une lecture aisée, et qui fourmille de pistes d’approfondissement, à la manière d’une invitation à percer plus avant la magie de cette obscure clarté, de cette humanité flamboyante, de cette violence lyrique tant copiée. On regrettera seulement la concision de l’ensemble, et de nombreux aspects qui n’ont pas trouvé leur place dans un ouvrage qui ne prétend pas à l’homogénéité : étapes de la vie du Caravage effleurées, influences croisées quasi absentes de même qu’une étude sur les châssis et les pigments employés, etc.

V.L.N.