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Légendes d’automne (éditorial d’octobre 2014)

Publié dans : Actualités - Edito
1 octobre, 2014

Dans le brouillard s’en vont…

 

Ecole française du XVIIème siècle, Portrait de Jean Racine © Musée Condé de Chantilly

Ecole française du XVIIème siècle, Portrait de Jean Racine © Musée Condé de Chantilly

« Oh! l’automne l’automne a fait mourir l’été
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises »

Guillaume Apollinaire, Alcools (1913)

L’automne arrive, avec sa parure aquarellée d’une mélancolique beauté. et nous venons de passer le 30 septembre.

30 septembre 1677.
Avec Boileau, Racine est nommé historiographe du Roi, ce qui nous vaudra – entre autres – la jolie Idylle sur la Paix mise en musique par Lully (1685). Mais l’automne 1677 est l’année du retrait, des adieux au théâtre. Pourtant, l’année fut fructueuse, débutant avec la création de Phèdre triomphant malgré les cabales et la faiblarde concurrente de Pradon ; se poursuivant par son remariage avec Catherine de Romanet, après avoir quitté La Champmeslé. Certains y voient la preuve éclatante de l’arrivisme du dramaturge, quittant sa maîtresse, pour épouser une respectable bourgeoise de robe anoblie, lors d’une union arrangée par Nicolas Vitart, son ami habile financier qui gérait ses rentes. Et puis à l’automne, Racine annonce le début de sa longue éclipse théâtrale, à seulement 37 ans… La superbe trajectoire tragique, menée de conserve avec la troupe de l’Hôtel de Bourgogne commencée avec l’Andromaque (1667), poursuivie de manière boulimique et avec un inégalable brio avec Britannicus (1669), Bérénice (1670),) Bajazet (début 1672), Mithridate (fin 1672), Iphigénie (1674) et enfin Phèdre (1677) se meurt. Car Racine décide de se consacrer entièrement à sa nouvelle fonction d’historiographe du monarque solaire.

 Page de titre de l'édition parue chez Claude Barbin à Paris, "au Palais, sur le perron de la Sainte Chapelle" (1678)

Page de titre de l’édition parue chez Claude Barbin à Paris, « au Palais, sur le perron de la Sainte Chapelle » (1678)

Voilà donc l’automne précoce de Racine, qui se réconcilie avec ses anciens maîtres jansénistes, devient progressivement dévot, se mêle à l’entourage proche du Roi et de sa morganatique épouse Madame de Maintenon ; on le voit invité à Marly quand il n’accompagne pas le Roi en campagne militaire. Les casques romains à cimiers empanachés sont bien loin, mais il y aura encore deux chefs d’œuvres dramatiques tardifs, écrits à la demande de Madame de Maintenon pour ses pensionnaires de Saint-Cyr, sous la forme de tragédies bibliques : la brève Esther (1689), avec musique de Jean-Baptiste Moreau, qui eut l’honneur de plusieurs reprises en représentations privées devant le Roi durant le carnaval et l’ambitieuse Athalie (1691), dont les représentations furent interrompues avant leur terme en raison des émois qu’elle causait. Et l’on avouera regretter le temps de la jeunesse, de la Du Parc et du tumulte des passions romaines, l’expression intense des sentiments, les complots et les poisons. Après la cavalcade bigarrée des empereurs, il règne sur cette décision d’automne le parfum des regrets, celui de tragédies perdues, comme mortes-nées, alors que les rubans et les rhingraves se muent en sombres justaucorps. 

Enfin, pour finir, l’on citera simplement Marc Fumaroli, qui a si bien su percevoir les contradictions de Racine et son insaisissable parcours :

Jean « arriviste » des Lettres, Jean traître à Molière et à Port-Royal, Jean libertin allant de maîtresse en maîtresse, Jean courtisan habile de Louis XIV, Jean époux et père de famille exemplaire, Jean citoyen de la République des Lettres et ami des meilleurs esprits de son temps, Jean réconcilié avec Port-Royal et courant quelques risques pour lui être fidèle : que de contradictions, successives ou simultanées ! L’œuvre dramatique elle-même n’est pas d’un seul tenant ni d’une même tenue. Les deux premières tragédies ont autant de faiblesses que de beautés. Les deux dernières, et surtout Athalie, semblent l’œuvre d’un nouveau Racine, inconnu du précédent, peut-être le plus grand (comme le pensait Voltaire), en tout cas presque incompatible avec l’autre. Sa seule comédie, Les Plaideurs, n’est pas mémorable. Même dans la série des chefs-d’œuvre absolus de la maturité poétique, Mithridate est un pastiche cornélien un peu trop virtuose.

 Viet-Linh Nguyen