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Les Amours déguisées

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
8 octobre, 2013

Georg-Frederic HAENDEL (1685-1759) 

Giove in Argo HWV A14 (1739)

Opéra en 3 actes
Livret d’Antonio Maria Lucchini

Arete (Giove)  – Anicio Zorzi Giustiniani – ténor
Iside – Ann Hallenberg – mezzo – soprano
Diana – Theodora Baka – mezzo-soprano
Calisto – Karina Gauvin – soprano
Erasto – Vito Priante – basse
Licaone – Johannes Weisser – baryton 

Coro e Musicisti
Il Complesso Barocco
Dir. Alan Curtis 

3 CDs, 156’50, Virgin Classics, 2013.

« Reculer pour mieux sauter », telle serait la devise de Händel dans cette décennie 1730–1740. Après un franc succès depuis le début de la première Académie dans les années 1720, le désamour du volage public londonien s’avère désastreux pour les investissements financiers et humains de l’entreprise haendélienne. Cependant, tout comme certains chefs d’Etat dans notre monde en crise, le Caro Sassone ne désespère pas, ne se tourne pas vers la sobriété, il poursuit le cours de son amour de la scène et compose. On imagine bien si les critères de l’économie contemporaine s’appliquaient aux compositions musicales, en période de crise au lieu de composer des fastueux opéras, Händel aurait du ne faire que des trios ou des airs pour clavecin, puisque sa plume était en récession. Et pourtant,  en 1739,  une des pires années pour Händel, il propose une reprise d’Imeneo, opéra avec chœurs,  le grandiose Saül et ses trombones puissants et un « pasticcio » : Giove in Argo.

Si le titre est trompeur, puisque « Giove » est tout le temps travesti en berger, l’histoire demeure alambiquée et baroque. Les querelles de succession qui sont le canevas de ce livret sont troublantes au regard de l’actualité de la création le 1er mai 1739.

Le18 novembre 1738 est signé le Traité de Vienne qui met un terme définitif à la Guerre de Succession de Pologne qui court depuis 1733.  Les échanges territoriaux, les mariages arrangés et les « mariages symboliques » entre monarques et territoires sont un réel mélodrame digne des meilleures intrigues baroques.  Par exemple, le nouveau monarque de Naples, Carlos d’Espagne (futur Charles VII de Naples et III d’Espagne en 1759) épouse la fille de son « ennemi » Auguste III de Saxe/Pologne.  Pour sa part François III Etienne de Lorraine devient Francesco II de Toscane.  Un méli-mélo à la sauce opéra séria. L’Angleterre observe ces tractations avec méfiance et se prépare activement à une guerre imminente avec les Bourbons, conflit qui débute avec la dite « Guerre de l’Oreille de Jenkins » en novembre 1739 et puis avec la « première guerre mondiale », la Guerre de Sept Ans en 1756.

Fi d’histoire et d’histoires. En 2013 cet enregistrement fait écho à une crise d’une autre teneur. Saluons l’ambition et le courage d’Alan Curtis et de son équipe qui poursuivent l’exploration de l’univers haendélien dans ses plus précieux trésors. Giove in Argo n’est pas un opéra conventionnel, dans sa nature de « pasticcio » il regorge des plus belles pages du compositeur. C’est une sorte de « best of » dramatisé.  A part deux airs identifiés de la main de Francesco Araja,  le reste est un catalogue d’airs d’opéras tels Faramondo, Alcina, Teseo, Scipione », Alcina, Arminio, Ezio, Berenice ou le futur Imeneo. 

Pour cette mouture, Il Complesso Barocco retrouve les couleurs des productions de Floridante (Archiv) ou de Deidamia (Virgin Classics) sans atteindre les merveilles de Rodelinda (Archiv). Grâce au premier violon enthousiasmant de Dmitry Sinkovsky, les tutti s’emballent à la fois dans la délicatesse et dans la puissance.  Nous avons remarqué que le nouveau son précis du Complesso doit beaucoup à cet incroyable konzertmeister. Alan Curtis, nous offre une direction artistique sans faute, et retrouve malgré les travers d’Alcina et Giulio Cesare une nouvelle force narrative et nous apprécions que le maestro ait conservé cette volonté d’explorer et de découvrir tout le répertoire opératique handélien.

L’enregistrement brille par l’excellence de ses interprètes. L’Arete de Anicio Zorzi Giustiniani confirme qu’il est un des meilleurs ténors de sa génération. Après la merveilleuse prestation dans le rôle titre de l’Artaserse de Johann Adolf Hasse au Festival de Martina Franca, Anicio Zorzi Giustiniani démontre qu’il possède tous les codes des styles composites qui forment la musique baroque. Son « Sempre dolce ed amorose » est d’une force évocatrice splendide, d’une délicatesse hors pair. Nous espérons l’entendre bientôt en France.

Ann Hallenberg – que l’on retrouve dans un récital sous la même férule – est également remarquable en Iside. Ces derniers temps cette grande chanteuse nous a surpris par la gamme de ses prises de rôle. Dans le répertoire du premier belcanto avec les merveilles de Luigi Mosca,  Pietro Generali ou le jeune Rossini et dans le répertoire baroque, Ann Hallenberg nous offre à chaque fois une richesse de timbre, un dramatisme et des couleurs impressionnantes.

En Diane, Theodora Baka déploie une belle palette de nuances, notamment dans l’ornementation. Des aigus mesurés, des graves justes et un médium souple ajoutent au plaisir de l’entendre dans le ravissant « Io parto lieta » issu de Faramondo

La Calisto haendélienne est dévolue à Karina Gauvin. La voix de Mme Gauvin s’est élargie et développée. Après ses merveilleuses Ariadne de Conradi, Circé dans Scylla et Glaucus de Leclair ou même le récital Porpora au disque, nous sommes assez sceptiques par rapport au nouveau chemin que sa voix prend. Elle garde les moyens incroyables dans l’aigu, une belle intelligence théâtrale mais pèche un peu dans la vocalise et l’ornement.

Dans les rôles d’Erasto et Licaone les merveilleux « bad boys »  Vito Priante et Johannes Weisser sont des chanteurs exceptionnels. Si la voix de Vito Priante a pris de l’envergure depuis ses premières armes avec le Lotario de Händel et nous ravit avec sa force dramatique, c’est Johannes Weisser qui nous surprend par le développement de son timbre et sa prise de rôle formidablement ciselée dans l’ornementation.

Est-ce que cette sortie discographique n’aurait pas une morale associée ? Se travestir pour réussir ? C’est à dire s’adapter pour survivre. C’est exactement ce qu’a fait Händel dans ses années de conflit avec le goût britannique.  Le fruit de ce « recul » fut un bond dans l’éternité et les « Vaillants Alléluias » qui sont un des piliers de la musique occidentale.  La panique n’est jamais une réponse à la crise, la dépression non plus. L’homme qui évolue est celui qui s’acclimate et survit malgré la tourmente et les abysses.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : bon enregistrement. Pas de remarques particulières.