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Les angles et les courbes

Muse4
31 décembre, 2012

Louis MARCHAND (1669–1732)

Suites en ré (Premier livre, 1699) et en sol (Deuxième livre, 1702)


Jean-Philippe RAMEAU (1683-1764)

Suite en la (Premier livre, 1706)
 

Christophe Rousset, clavecin de Pierre Donzelague, 1716
69’20, Ambronay éditions, 2012.

L’art de la prise de son est un art difficile et un peu ingrat : quand elle est réussie, on n’y prête guère attention — à moins qu’elle ne soit franchement exceptionnelle — mais quand elle est ratée, toutes les fautes lui reviennent. C’est que, l’on peut gâcher un disque avec une prise de son peu convaincante… Prenons celui-ci : nous sommes habitués, pour les disques de clavecin, à ce qu’un grand soin soit apporté pour capter toute la richesse du son de l’instrument sans exagérer le bruit du mécanisme, avec un rendu sonore à la fois proche et ample qui nous permet de nous lover quasiment dans la caisse de l’instrument. Nous sommes habitués, lâchons le mot, à ce luxe —  après tout, le clavecin français n’a-t-il pas été un symbole de luxe, avec son abondante décoration ?

Or ici, la prise de son s’avère plutôt lointaine et manque de chaleur, ce qui semble d’autant plus étonnant que la raison d’être de ce récital semble bien être l’instrument choisi — et du coup relativement mal mis en valeur. C’est autour de ce clavecin signé « Donzelague à Lyon 1716 » que Christophe Rousset a construit son programme, se souvenant que Marchand est né à Lyon et que Rameau y a séjourné en 1713. Il faut donc se donner un peu de peine pour entrer dans cet enregistrement, et dépasser la barrière que constitue la sécheresse de la captation, mettant d’emblée une distance entre l’auditeur et l’instrument, et donc le musicien.

Une fois cet effort réalisé, on entend alors d’indéniables qualités. Christophe Rousset joue avec une vivacité auquel ce clavecin Donzelague, qui résonne finalement assez peu,  semble bien correspondre. En contrepartie, on ne peut échapper, çà et là (dans la Gavotte de la suite en sol, par exemple), à une certaine sécheresse, voire brusquerie. Le son s’achève vite, interrompant parfois une partie abruptement, et donnant une impression de précipitation (la Gavotte de Rameau, par exemple, est très emblématique). Ce sont finalement les pièces les plus chargées d’ornements — allemandes, courantes et sarabandes, en particulier celles de Marchand — qui sonnent le mieux, rappelant que Christophe Rousset n’est pas claveciniste pressé et expéditif, mais que l’artiste possède un vrai sens de la phrase musicale — à laquelle l’ornementation s’intègre idéalement, trouvant sa pleine nécessité — et de la rhétorique. Le tout premier prélude, si on a soin de le réécouter une fois habitué à la prise de son, en est une preuve flagrante.

Si Christophe Rousset, en somme, utilise son clavecin en orateur, ce n’est pas en Démosthène à la pointe acérée et au sel malin, mais plutôt en Cicéron aux amples périodes pour ce récital qui n’est pas dénué d’aspérités et qu’on réécoutera pas forcément avec affect, mais plutôt avec intérêt, enjambant les pièces les plus anecdotiques pour n’en garder que la moelle la plus substantielle.

Loïc Chahine

Technique : captation lointaine et manquant de chaleur