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Les déplaisirs de l'île enchantée

Muse1
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2008

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Alcina

Drame musical en trois actes, d’après un livret d’Antonio Fanzaglia inspiré de l’Orlando Furioso d’Arioste.

 

Anja Harteros (Alcina, une magicienne), Vesselina Kasarova (Ruggiero, un jeune chevalier), Veronica Cangemi (Morgane, fille d’Alcina), Sonia Prina (Bradamante, déguisée en son frère Ricciardo), John Mark Ainsley (Oronte, amant de Morgane), Deborah York (Oberto, fils du paladin Astolfo), Christopher Purves (Melisso, tuteur de Bradamante)

Bayerisches Staatsorchester
Direction Ivor Bolton

3 CDs, 194′, enregistrement public Prinzregententheater Münich 2005, Farao, 2008

 

Durant l’année 1735, Haendel créa deux opéras inspirés de l’Orlando Furioso d’Arioste : Ariodante en janvier, et Alcina créé le 16 avril. Le livret d’Alcina constitue un remaniement anonyme de celui écrit par Antonio Fanzaglia pour l’opéra de Riccardo Broschi, L’isola di Alcina. L’oeuvre connut un grand succès lors de sa création, malgré les démêlés d’Haendel avec le castrat Carestini, qui refusa dans un premier temps de chanter le célèbre air « Verdi prati ». Au XXème siècle, l’oeuvre a été exhumée par Joan Sutherland dès 1957, soit bien avant la renaissance du répertoire baroque dans les années 80. Cela s’explique probablement par la qualité de cet opéra, dont plusieurs airs (notamment le « Barbara ! Io ben lo so ») ont été donnés à maintes reprises dans des récitals de sopranos. L’intrigue est complexe, et peu vraisemblable. La magicienne Alcina attire les humains dans son île, où elle les transforme en animaux, en rochers ou en végétaux. Mais elle a épargné le chevalier Ruggiero, fiancé à Bradamante, car elle en est amoureuse. Bradamante arrive sur l’île avec son tuteur Melisso afin de délivrer Ruggiero de son sort. Déguisée en Ricciardo, son frère, Bradamante déclenche la passion de Morgane, sœur d’Alcina. Cette passion soulève la jalousie d’Oronte, amant de Morgane. Après de multiples péripéties, Ruggiero décide de briser l’urne contenant les pouvoirs magiques d’Alcina. Celle-ci ainsi que sa sœur disparaissent en fumée ; leur palais est englouti par les flots. Toutes les victimes d’Alcina retrouvent leur forme humaine, et clament leur joie (chœur final).

D’emblée, disons que la version que dirige Ivor Bolton évoque davantage une caricature que le chef d’œuvre de Haendel. Le doute s’instaure dès les premières mesures de l’ouverture : orchestration confuse, mesures pesantes, direction superficielle. Rapidement, ce doute fait place à la certitude : l’abus des changements de tempi qui brisent continuellement le legato, la grandiloquence débouchant sur des effets mécaniques dans les ornements vocaux sont des signes qui ne trompent pas. La lassitude, voire le rejet, se font vite jour, et l’écoute de l’œuvre intégrale (comme le précise la pochette) vire peu à peu au supplice.

Anja Harteros - présentée dans la plaquette comme une interprète de rêve pour le rôle titre – semble en effet parfaitement en phase avec la direction erratique de Bolton. Il faut aussi avouer que la concurrence discographique est rude entre l’impériale Arleen Auger chez Hickox (EMI) et la pyrotechnique Renée Fleming chez Christie (Erato). Si l’on a encore un peu d’indulgence lors de son premier air (« Di cor mio, quanto t’amai »), ses aigus acides frisent rapidement le cri dans le « Si, son quella ! Non piu bella ». Les airs du second acte sont de la même veine : le « Ah mio cor ! Schernito sei ! » sombre dans la bouillie musicale, et le beau « Ah ! Ruggiero crudel » est défiguré par des ornements mécaniques à souhait. Le massacre se poursuit au troisième acte, avec le célèbre « Me quando tornerai », orné d’aigus à crier et servi par un orchestre superficiel. Le dernier air (enfin !) « Mi restani le lagrime » devient peu compréhensible du fait d’une élocution mâchée. Mais il nous faut encore souffrir le trio « Non e amor, ne gelosia » avec Ruggiero et Bradamante, dans un concours de timbres plus acides les uns que les autres…

Vesselina Kasarova en Ruggiero est la seule chanteuse qui tire son destrier de ces terres dangereuses. La mezzo se révèle  à son aise dans les duos du début du deuxième acte avec Christopher Purves, honnête Melisso, et dans l’air qui suit : « Pensa a chi geme », au timbre posé et aux effets bien sentis. Le « Mi lusinga il dolce affetto » est applaudi à juste titre par le public, grâce à ses beaux ornements, ses articulations soignées, sa noblesse générale. On aurait aimé le célèbre « Verdi prati »  plus incisif et « masculin ». Enfin, le « Sta nell’ircata pietrosa tana » avec ses cors obligés, véritable heure de triomphe d’une Della Jones passionnée chez Hickox, voit toute sa dynamique martiale plombée par un  fatras orchestral indigeste au-dessus duquel surnage tant bien que mal la chanteuse submergée par le Bayerisches Staatsorchester, tsunami de cordes aux contours aussi larges que vagues.

Les autres interprètes féminins ne relèvent guère le niveau. Sonia Prina en Bradamante possède un timbre assez convaincant pour le rôle, mais l »incarnation manque de relief et de conviction. Son premier air « Di te mi rido » sacrifie aux ornements métronomiques et souffre d’une diction approximative. Elle semble un peu plus à l’aise dans le second : « E gelosia », où la reprise est judicieusement agrémentée. Le « Vorrei vendicarmi del perfido cor » du second acte pâtit de la battue trop pressée de l’orchestre; l’ « Alma fedel », honnête, ne sauve pas un portrait terriblement terne de la fiancée de Ruggiero.

Même Veronica Cangemi - dont nous admirions le premier récital chez Naïve - campe une décevante Morgane qui ne peut faire oublier l’opulente performance de Nathalie Dessay (Erato). Son premier air « O s’apre il riso » manque de volume, malgré quelques beaux ornements. Sa diction dans le final du premier acte « Tornami a vagheggiar » laisse à désirer, et ses ornements, démonstration de virtuosité gratuite, s’intègrent insuffisamment au climat et aux affects de l’air. Le « Credete al mio dolor » du troisième acte, l’un des plus beaux airs du rôle voire de l’opéra, ne parvient pas non plus à insuffler d’émotion en raison d’une timidité générale, ou d’une certaine platitude dramatique étonnante pour un enregistrement en live.

L’Oberto de Deborah York, appliqué et poussif, défigure avec la complicité de l’orchestre le bel air « Che m’insegno il caro padre » dès le premier acte. On ne sait trop quoi blâmer : le timbre trop léger loin d’être androgyne, la diction saccadée de Bolton et ses tempi trop rapides, le manque de conviction de la chanteuse qui récidive dans le « Tra speme e timore » sans relief aux ornements parfaitement scolaires et dans un « Barbaro ! Io ben lo so ! » ordinaire.

Côté masculin, John Mark Ainsley laisse admirer un ténor sensible, agréablement timbré, parfois un peu léger. L’émission est précise, les ornements bien menés. « Un momento di contento » est ainsi goûté à juste titre par la salle mais, là-encore, prédomine une impression de gâchis due à la direction tyrannique de l’orchestre d’Ivor Bolton, fruste et pesante, forçant par exemple le trait jusqu’à la trame dans le « Simplicetto ? A donna credi ? ».

Comme nous l’évoquions précédemment, Ivor Bolton conduit sans subtilité un Bayerisches Staatsorchester (sur instruments modernes) d’une lourdeur indigeste. Les cordes sont pâteuses, l’ensemble peu coloré, le continuo spartiate tout juste correct. Les effectifs pléthoriques écrasent souvent les chanteurs, à moins que la prise de son ne soit déséquilibrée. Les articulations manquent de cohérence et de sens dramatique, écartelant l’intrigue en succession de tableaux maladroitement composés. Par dessus tout, la baguette raide et forcenée de Bolton rend souvent la tâche des chanteurs difficile, leur ôtant toute liberté dans l’expression, les enfermant dans un carcan d’une régularité métronomique scandée par les masses instrumentales. Même le Staatsorchester Stuttgart – pourtant loin de rivaliser avec nos phalanges baroques – avait plus de liant et d’élégance dans le DVD au plateau médiocre dirigé par Hacker où Catherine Naglestad se promenait en robe transparente allant de pair avec la mise en scène fétichiste (Opus Arte).

Si vous avez eu le courage d’écouter jusqu’au bout cette version, vous voudrez certainement redécouvrir ce chef d’œuvre de Haendel : précipitez-vous alors sur l’excellent enregistrement de Richard Hickox (EMI, 1985), complet de toutes les danses ou sur la version plus inégale de Christie avec un casting de grand luxe (Erato). Sauf si vous aimez les caricatures…

Bruno Maury

Technique : live avec les bruits de la salle, et des chanteurs souvent recouverts par l’orchestre.