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Les derniers feux des castrats

Publié dans : Concerts - Critiques
9 février, 2014

« Splendeurs des castrats »

Bejun Mehta, AKAMUS

Bejun Mehta - DR

Bejun Mehta – DR

« Splendeurs des castrats »

Liste des airs

Wolfgang-Amadeus MOZART (1756-1791) :
Symphonie n° 26 en mi bémol majeur, KV 184
Ascanio in Alba : récitativo accompagnato « Perche tacer degg’io », air « Cara lontano ancora »
Thamos : deux intermèdes musicaux
Mitridate : récitativo accompagnato « Vadasi… », air « Gia dagli occhi »
Ascanio in Alba : air « Ah di si nobil alma » 

Johann Christian BACH (1735-1762) :
Symphonie en ré majeur, op. 18/4 

Christoph Willibald GLUCK (1714-1787) :
Ezio : air « Pensa a serbarmi », air « Se il fulmine sospendi » 

Johann Adolph HASSE (1699-1783) :
Ezio : ouverture en ré majeur 

Johann Christian BACH :
Artaserse : récitativo accompagnato « No que non ha la sorte », air « Vo solcando un mar crudele »

 

Akademie für Alte Musik Berlin :

Premier violon et direction  : Bernhard Forck
Violons 1 : Gudrun Engelhardt, Barbara Halfter, Kerstin Erben, Stephan Mai
Violons 2 : Döre Wetzel, Uta Peters, Erik Dorset, Thomas Graewe
Altos : Clemens-Maria Nuszbaumer, Anja-Regine Graewel, Stephan Sieben
Violoncelles : Barbara Kernig, Antje Geusen
Contrebasse : Walter Rumer
Flûtes : Christoph Huntgeburth, Andrea Theinert
Hautbois : Marcel Ponseele, Michael Bosch
Cors : Stephan Katte, Miroslav Rovensky
Bassons : Christian Beuse, Eckhard Lenzing
Trompettes : Ute Hartwich, Sebastian Kuhn
Timbales : Heiner Herzog
Clavecin : Raphael Alpermann 

Concert donné le 30 novembre 2013 à l’Opéra Royal de Versailles

Le contre-ténor américain Bejun Mehta se produit assez rarement sur les scènes françaises, ce qui est bien dommage. De passage à Versailles pour nous offrir quelques airs extraits de son dernier CD « Che puro ciel », il nous a livré un panorama instructif des airs pour catrats dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, alors même que les compositeurs et le public évoluaient nettement vers des conceptions nouvelles plus « naturalistes », qui semblaient bannir l’exhubérance vocale qui avait fait leur succès au cours des décennies précédentes. Il faut se souvenir aussi que les castrats devenaient de moins en moins nombreuxà cette période, cette intervention médicale barbare étant nettement remise en question par les nouvelles valeurs morales des Lumières, même si ces dernières n’avaient pas encore atteint les villages les plus reculés du sud de l’Italie où la pratique de la castration subsistait. Les rôles écrits pour des castrats étaient alors plus souvent confiés à des sopranos, ce qui accentuait l’absence de réalisme des personnages masculins qu’elles incarnaient. Le recours à des castrats demeurait néammoins un réflexe naturel chez les compositeurs étrangers formés à l’école italienne, tels un Hasse ou un Jean-Chrétien Bach. Et le grand Mozart lui-même, s’il n’appréciait guère leur registre ni leur emploi, y a recouru dans ses nombreux opéras serias, qui ne constituent cependant pas la part la mieux connue de sa production lyrique. C’est donc une incursion bienvenue dans un répertoire peu souvent visité que nous proposait le conte-ténor, solidement appuyé sur une Akademie für Alte Musik Berlin à la qualité reconnue.

Côté vocal le programme est construit autour d’une lente ascension vers la virtuosité. Dès les premières phrases du récitatif accompagné « Perche tacer degg’io » la voix est bien déliée, le timbre bien stable et la projection assurée. La très bonne fluidité du timbre ne se dément pas dans l’air qui suit, aux aigus cependant mesurés. La voix passe à un registre un peu plus aigu pour les beaux ornements filés du « Gia dagli occhi », délicatement posés sur une ligne de chant étirée avec grâce, que l’accompagnement orchestral particulièrement dense a toutefois un peu tendance à couvrir, et qui recueille de justes applaudissements du public. Et c’est une tempête d’applaudissements qui couronnera le morceau de bravoure « Ah di si nobil alma », aux ornements qui dévalent en cascade, toujours avec beaucoup de naturel dans la voix et une expressivité scénique saisissante.

La seconde partie du concert propose la même ascension vers les sommets. Au « Pensa a serbarmi » aux ornements langoureux succède la cascade du « Se il fulmine sospendi », dévalée avec aisance. Le programme s’achève sur le « Vo solcando » de l’Artaserse de Bach, composé une trentaine d’années après l’opéra éponyme de Vinci, avec lequel la comparaison est riche d’enseignements : la virtuosité ébourrifante des ornements baroques éclatant à chaque final de l’aria da capo a cédé le pas à une approche plus moderne, où ceux-ci rehaussent régulièrement la ligne de chant de manière plus intégrée, et sans reprises « ad libitum ». Une telle approche convient parfaitement à la voix de Bejun Mehta, dont elle souligne la fluidité, bien relayée par une Akademie für Alte Musik à la belle homogénéité, et déclenchant des applaudissements nourris, aussitôt appuyés par une demande de bis. Bejun Mehta s’exécuta de bonne grâce, nous livrant un autre air de son album pour clore la soirée. Globalement on ne peut que louer le choix du contre-ténor de présenter des airs pleinement adaptés à son registre du moment, qui mettent en relief la fluidité de son timbre ainsi que sa bonne expressivité théâtrale.

Les parties purement orchestrales du programme mettent en valeur les sonorités claires et pleines de fraîcheur de l’Akademie für Alte Musik Berlin. Sous la conduite attentive du premier violon Bernhard Forck, les attaques de la Symphonie n° 26 de Mozart sont précises, et les instruments affichent une sonorité pleine de rondeur. L’andante est empli d’une moëlleuse retenue, rehaussée du solo virtuose du premier violon et des plaintes des cors. Le dernier mouvement s’achève dans de longs frémissements des cordes. Les intermèdes musicaux de Thamos ont enchanté le public, avec leur ligne mélodique très fluide régulièrement ponctuée de percussions éclatantes appuyées de trompettes. A l’ouverture de la seconde partie du programme, la symphonie en ré majeur de Bach est également longuement applaudie : l’orchestre enveloppe à propos les épanchements un peu pompeux du premier mouvement dans une ligne mélodique dépouillée, délivre un andante savamment rehaussé de l’effet des deux traversos solos, pour mieux faire éclater cuivres et percussions au dernier mouvement. Enfin l’ouverture d’Ezio de Hasse achève de nous convaincre de la belle homogénéité de cette formation, avec des cordes d’une admirable rondeur au premier mouvement, des traversos élégiaques au second, et un presto bien enlevé au finale.

Bruno Maury

Le site officiel de Versailles Spectacles