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Les fruits de la Passion

Muse3
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2009

« Tragédiennes 2″

Christoph Willibald Gluck (1714-1787) extraits d’Alceste et d’Orphée et Eurydice. 
Antonio Sacchini (1730-1796) : extraits de Dardanus, d’Œdipe à Colonne et de Renaud. 
Niccolo Piccinni (1728-1800) : extrait de Didon. André Grétry (1741-1813) : extrait d‘Andromaque. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : extraits des Paladins. 
Luigi Cherubini (1760-1842) : extrait de Médée. 
Juan Crisostomo de Arriaga (1806-1826) : extrait de Herminie. 
Hector Berlioz (1803-1869) : extrait des Troyens. 

Véronique Gens (soprano)
Les Talens Lyriques
Direction Christophe Rousset 

67’28, Virgin, 2009 

Après un premier volume consacré aux héroïnes d’opéras de Lully à Gluck (Virgin, 2006), encadré par les deux Armide, Véronique Gens revient nous proposer ses tragédiennes dans un nouveau programme consacré à la période suivante : de Rameau à Berlioz. Dès l’abord, on peut s’interroger sur la pertinence de relier Rameau à Berlioz, quand celui-ci renvoie plus volontiers à Gluck. De fait, l’audition du disque-récital dans son entier ne manque pas de surprendre quand il fait se succéder à une Sarabande des Paladins un air du Renaud de Sacchini, et à ce dernier deux Menuets des précédents Paladins. Cela ne manque pas de soulever un problème plus profond : le même orchestre peut-il jouer Rameau et Berlioz ? Entre les deux, les évolutions de la facture instrumentale comme des répartitions de pupitres sont importantes.

Autre aberration du programme : la brièveté des évocations. Ainsi, la plupart des airs sont courts. Ainsi, pourquoi se limiter à 3 minutes et 48 secondes de cette magnifique Scène d’Herminie d’Arriaga, qui est une œuvre bien rare : on n’en possède qu’un seul enregistrement, et il y a bien la place pour une autre interprétation. Gluck est évoqué avec un seul air, d’Alceste, et deux pièces orchestrales d’Orphée et Eurydice, le « Ballet des ombres heureuses » et l’ « Air des Furies », pièces rabâchées jusqu’à la nausée… Quant à Grétry, son Andromaque est sortie des cartons pour… à peine plus de 2 minutes 30 ! Mieux eût valu pour elle d’y rester que ce coup d’œil furtif et frustrant. De même, L’on ne peut croire qu’Hermione n’ait pas de scène plus longue et plus développée. Les deux italiens du Paris des Lumières, Piccini et Sacchini, sont mieux représentés : deux extraits de Dardanus, un de Renaud, un d’Œdipe à Colone pour le second, et une belle scène de la Didon du rival de Gluck.

Car avouons-le, si nous nous prenons à regretter, c’est qu’il y a là quelque chose qui aurait mérité plus d’ampleur, plus de développement. La voix de Véronique Gens a certes des difficultés à s’accommoder de tessitures un peu difficiles, et les aigus sont souvent tendus – mais point aigres ni criards –, les graves restent clairs mais manquent de profondeur. Mais dans cette tension de l’aigu, le drame trouve à s’exprimer. Même si les mêmes couleurs se retrouvent souvent. L’articulation est parfaite, et ce n’est pas une des moindres qualités de la tragédienne que de savoir faire parler le texte dans la musique. « Un bon air de chant non déclamé », disait Grétry, « est un labyrinthe charmant dans lequel une âme sensible peut errer longtemps au gré de ses désirs. » Ici, le labyrinthe est limité par la durée, et le charme par la monotonie des effets.

L’orchestre des Talens Lyriques peine à maintenir la tension draùatique. Si le furioso lui convient assez, il suffit d’écouter l’air « Ah ! nos peines seront communes », tiré de la Médée de Cherubini, pour entendre à quel point les notes ne parviennent pas à créer un drame. Les ponctuations de cordes derrière la cantilène de basson ne sont que des ponctuations paraissent livrées à elles-mêmes, sans finalité ni sens. La cantilène elle-même s’en trouve vidée de son contenu expressif.

On aimerait entrer dans ces drames, mais toutes ces réserves nous en empêchent. On cherche aussi les expressions de la tristesse retenue ou désolée, on cherche d’abord en vain les airs lents et rêveurs, une poésie, une ambiance qui ne nous parviennent hélas qu’en toute fin d’album.

Un disque dont la totalité n’était sans doute pas nécessaire, surtout quand elle s’avère répétitive, mais qui néanmoins se sauve par ses quelques inédits.

Loïc Chahine

Technique : prise de son claire, neutre.