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Les fruits de la Passion

Museor
20 septembre, 2005

Georg Philipp TELEMANN (1681-1767)

Matthäuspassion 1750 (La Passion selon Saint Matthieu)

Ulrich Staude (soprano)
Elisabeth Wilke (alto)
Martin Wölfel (Judas, contre-ténor)
Marcus Ullmann (Evangéliste, ténor)
Jörg Hempel (Jésus, basse) 

Magdeburger Kammerchor
Dresdner Barockorchester 

Direction Hans-Christoph Rademann

41’1è + 52’56, 2 Cds, Raum Klang, enr. live du 17 mars 2000 dans le cadre  des 15ème Journées Telemann de Magdebourg.

Georg-Philipp Telemann, contemporain de Bach, a été un compositeur des plus prolifiques de son temps. On lui doit pas moins d’une quarantaine d’opéras (peu enregistrés mis à part l’Orpheus sous la baguette de René Jacobs), 46 passions pour les offices de Hambourg, 12 cycles annuels de cantates, de nombreux oratorios, et une pléthore d’œuvres instrumentales.  

La Passion selon Saint-Matthieu de 1746 avait déjà été enregistrée par Klaus Mertens (Berlin Classics). On avait alors découvert une œuvre d’une extrême densité qui conciliait le contrepoint choral et le traitement des récitatifs du haut baroque allemand à une écriture mélodique raffinée, d’une grande « modernité », proche du style galant. Cette composition de 1750 fait montre d’une signature semblable, mais se distingue de sa devancière par une théâtralité plus exacerbée, et un plus grand nombre d’airs qui n’auraient pas semblé déplacés dans un opéra de Hasse.

Tous les solistes se prêtent avec implication au drame sacré : Ulrich Staude laisse admirer des aigus limpides, un phrasé mesuré et lyrique, de belles inflexions de timbre. L’air « wir sollten Red und Antwort geben » d’une gracile légèreté, compte parmi les plus belles plages de l’œuvre. Elisabeth Wilke au timbre plein et stable bénéficie du long air d’entrée un peu creux « Vermesst euch, Arme, nicht zu viel » et se laisse aller avec élégance aux arabesques de « Wo ist, o Herr, ein König auf der Welt ». Marcus Ullman campe un Evangéliste inspiré, au  chant dépouillé et sensible, attentif à la parabole sacrée, Martin Wölfel un Judas un peu falot. Le Jésus de Jörg Hempel est d’une touchante humanité : « Die Bosheit streckt die Löwenklauen » est chanté avec la grave certitude d’un destin tragique presque libératoire.

La structure de l’œuvre joue sur les contrastes : entre les chorals liturgiques homophoniques (« Gegrüsset seist du, mein Kron »), les airs da capo y compris de fureur (« Herrscher Himmels und der Erden »), les récitatifs très « bacchiens » (« Pilatus sprach zu Ihnen »). La présentation de Jésus devant le clarissime Préfet de Judée (NdLR : une inscription retrouvée à Césarée confirme bien que Pilate était Préfet de Judée et non simple Procurateur, les deux charges devenant plus ou moins similaires à compter du règne de Claude) donne l’occasion au compositeur de dépeindre une grande scène dramatique, très resserrée, et dont la tension a été fort bien rendue par le chef (superbe « lass ihn kreuzigen » et numéros suivants).

La direction de Hans-Christoph Rademann sait éviter deux écueils dangereux : l’austérité fervente qui gommerait les élans galants, et la platitude décorative qui transformerait l’église en salle de concerts. On admire la belle cohésion du Chœur de Chambre de Magdebourg, aux sonorités compactes, bien charnues dans les graves. Les pupitres sont rapprochés, les parties de ténor et basse très prégnantes, ce qui confère une teinte sombre à l’ensemble. Les chorals sont bruts, d’une simplicité carrée très luthérienne ; le contrepoint précis et lisible dans les passages plus élaborés. Si cette Passion n’a pas le mysticisme puissant de celle de Bach, son écriture variée et très théâtrale, habilement restituée par Rademann, saura en convaincre plus d’un qu’il ne faudra pas tirer une croix dessus.

                                                                                                                                             Armance

Technique : Bon enregistrement, pas de remarques particulières.