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Les "Gouldberg" : sorte de miroir changeant et insaisissable. 1955, 1959, 1981.

Museor
2 mars, 2007

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Variations Goldberg BWV 988

 

Glenn Gould, piano
Sony, nombreuses rééditions.

Que font donc ces enregistrements au milieu d’une sélection dont les instruments modernes étaient exclus ? Gustav Leonhardt (qui a enregistré l’œuvre 3 fois) qualifia le style de Gould de « totalement anti-musical ». En effet, les interprétations quasi-légendaires de Glenn Gould peut en troubler plus d’un. Autopsions donc de plus près le corps du délit.

On compte 4 intégrales des Variations Goldberg : les 2 enregistrements légendaires de studio de 1955 et 1981, l’alpha et l’oméga gouldiens, le live de Salzbourg de 1959, et enfin une captation pour la radio canadienne CBC de 1954. S’y ajoutent pour les mordus les variations 3, 9, 10, 18, 24 et 30 (live à Moscou le 11 mai 1957) et 9 variations canoniques et le quodlibet (TV canadienne le 3 juin 1964).

 

21 juin 1954 (« aircheck » radio, CBC)

Rare version, que nous avons réussi non sans mal à nous procurer. La qualité sonore est extrêmement aléatoire, le piano imprécis voire « dégoulinant », les effets de saturation fréquents. Toutefois, à faible niveau sonore, l’écoute est intéressante, et ravira les Gouldiens convaincus. En effet, cet « aircheck », de même que le live de 1959 , mettent à mal l’hypothèse téléologique selon laquelle Gould se serait assagi avec l’âge, passant de la griserie post-adolescente des Goldberg de 1955 à l’omega tempéré de 1981.  La lecture est ici encore tâtonnante mais dénotant une forte personnalité, l’Aria balancée et hésitante, plus timide que dans les versions suivantes, la Variatio 1 rapide mais moins ivre, la 5 et la 8 typiquement mitraillées et très proches de celles de l’année suivante. La 11 complexe et coulante, plus legato que ce à quoi l’on pourrait s’attendre. La 15 d’une tristesse souriante et douce.

 

14-16 juin 1955 (CBS)

Le pianiste virtuose canadien avait commencé sa carrière chez Columbia par ces mêmes Goldberg en 1955. A l’époque, il avait choisi des tempi très rapides et avait expédié rageusement l’aria, les 30 variations et le da capo en 41 minutes (sans les reprises). Le jeu non legato, l’approche contrapunctique toute personnelle, l’excitation enivrante confinant à la griserie, le rapport trouble et violent de l’interprète vis-à-vis de ces variations sur un thème de basse continue en avait surpris plus d’un(e). Au temps du rock triomphant, c’était un des seuls disques de musique classique (« bas-rock » ?) que les adolescents possédaient.

 

25 août 1959 (CBS, Live à Salzburg)

Ce témoignage n’aurait jamais dû nous parvenir puisque Glenn Gould interdisait habituellement les enregistrements de concert. Ici, l’approche ressemble encore à celle du studio de 1955, mais elle est imperceptiblement plus relaxée, plus attentive au discours, plus poétique. La perfection technique laisse place au discours, aux sentiments, sans renier sa juvénile énergie. Il y a une grande force démonstrative dans ces variations labyrinthiques qui suggèrent plus qu’elles ne découvrent. A titre personnel, ma version préférée des Gouldberg.

 

 

22-25 avril, 16, 19 et 29 mai 1981 (CBS, il existe aussi un film en DVD avec des prises légèrement différentes)

En 1981, le météore est au bout de sa course. C’est un homme plus mûr et plus réfléchi qui se remet au Goldberg, comme pour en finir avec ses anciens démons. La démarche est plus introvertie, plus riche, infiniment complexe. Gould alterne les mouvements légers voire superficiels avec des passages quasi-mystiques. Plus que des variations mécaniques, c’est à un travail intellectuel que l’on assiste, à un bouillonnement d’émotions contradictoires. L’alchimie est inexplicable et fera la postérité de cet enregistrement de légende que nul ne saura surpasser en termes d’expression des sentiments. Techniquement, les attaques sont beaucoup plus « clavecinistiques » qu’en 1955, les nuances plus différenciées, les tempi exacerbés : Gould joue la carte de l’excès et du contraste. Il serait néanmoins faux de conclure à un jeu baroque sur piano moderne car l’interprétation est évanescente, fragile, désespérée, intemporelle. On est très loin du salon de musique du Sieur Goldberg qui n’arrivait pas à s’endormir… Etrangement, la spontanéité et l’excitation des autres versions n’est hélas plus au rendez-vous.

Viet-Ling Nguyen

 

Autres enregistrements recommandés : Sinon, sur clavecin : Gustav Leonhardt, Pierre Hantaï, Scott Ross, Blandine Verlet… (rarement une œuvre a été tant – et si bien – enregistrées, un coup de cœur personnel pour la version Erato de Scott Ross mais toutes celles proposées ici sont excellentes).

Technique : les 3 CDs sont bien enregistrés, les 3 premiers en mono. L’excellente remasterisation de Sony avec la technique SBM permet d’entendre l’artiste chantonner (faux) en même temps.

Et on ne mentionnera surtout pas :
Jean-Sébastien Bach, Variations Goldberg, version retravaillée à partir de la version 1955 de Glenn Gould (Sony, 2006)