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Les hommes contre

Publié dans : Actualités - Edito
1 avril, 2007

Les Trois contre-ténors ou la riposte irrésistible des contre-ténors à la surmédiatisation des « Trois ténors ». © Harmonia Mundi

Les voici tous réunis autour de la table. Certains se sentent un peu gênés, d’autres goûtent le bonheur des retrouvailles. Beaucoup se connaissent de vue, de nom, de coulisses d’opéras à travers l’Europe. Le dîner a été long, les plats copieux, le premier Maître de l’échansonnerie-bouche généreux. Si seulement les gardes ne passaient pas leurs temps à présenter les armes lors du passage des plats, et que Friedemann Immer et son Trompeten Consort arrêtaient de détruire les capacités auditives des convives par des sonneries tonitruantes, la soirée serait un succès.

Ils sont là. De tous âges et générations confondues. Quelques vestons de tweed, des costumes, des pull-over, un T-shirt hideux bourré de pin’s : la confusion vestimentaire n’a d’égale que celle des esprits après le digestif. Quel est donc le point commun d’une telle assemblée ? Un timbre particulier, ou plus précisément une tessiture, jadis raillée pour sa sonorité trouble et son manque de virilité. Même à l’époque, la France n’appréciait ces voix non « naturelles » qui portent indéniablement en elles un parfum d’Angleterre et d’ambigüité des genres. Le haute-contre, voilà ce qui convient à un noble héros, pas ces barytons glapissant en voix de tête…

Un verre à la main, Henri Ledroit converse avec Philippe Jaroussky, et le félicite pour son dernier enregistrement vivaldien.

- Tu sais, Philippe, que j’admire chez toi cette légèreté dans les aigus, et cette vigueur dans les coloratures. Moi, je n’ai jamais vraiment pu prétendre à l’héroïsme. J’ai toujours eu peur de la scène, du regard du public. Cette timidité naturelle, je l’ai transmise dans mon chant.

- Au contraire, ce que tous reconnaissent chez toi, c’est cette sensibilité à fleur de peau, cette spontanéité hésitante. Chez Chabanceau de la Barre, tu étais magnifique, chez Rossi ou Charpentier aussi. Ton Ottone dans le Couronnement de Poppée avec Alan Curtis demeure inégalable ; seul celui de Paul Esswood peut prétendre à tant de musicalité.

Esswood surgit tel un Deus ex-machina propulsé par des dizaines de machinistes en sueur à l’écoute de son nom, s’incline humblement et demande s’il y a du sucre roux pour son café. Ledroit et Jaroussiki, interloqués, cherchent à découvrir s’il y a un sens profond à cette remarque, mais parviennent à la conclusion inverse lorsqu’ils surprennent l’artiste en train de se coincer les doigts dans un tiroir.  « Damn it, bloody hell !!! » hurle Esswood d’une voix de baryton offensé avant de décrocher la moitié du mobilier de la cuisine et de rectifier son nœud papillon.

Derek Lee Ragin souffre du décalage horaire. « Jetlag » comme il se plaît à le dire, en réponse aux convives qui le félicitent pour la taille harmonieuse de sa moustache. C’était autre chose du temps des caravelles, ça donnait le temps à l’organisme de s’acclimater. Il admire beaucoup le talent de ses collègues, bien qu’ils les trouve parfois un peu faiblards et maniérés. Un changement de registre doit demeurer quasi-invisible, même chez le contre-ténor. Et si l’on veut jouer les grands guerriers, il faudrait arrêter de hululer et de minauder. Il songe à proposer une mise en scène du Giulio Cesare où il jouerait à la fois César et Ptolémée. Le seul problème, c’est quand il sont en même temps sur scène, un chanteur pourrait alors doubler les récitatifs. Mais cela ne résout pas le problème des changements de costumes et de maquillage. David Daniels le regarde, attendant sans doute une réponse à une question qui lui a échappée. « You are perfectly right, dear David » risque Derek Lee Ragin, en espérant qu’il n’a pas donné son aval à quelque proposition indécente. Ouf, Daniels parlait seulement du ridicule des mises en scènes actuelles, où les chanteurs déguisés en Madonna passent leur temps à renifler de la cocaïne en dansant sur des cercueils pendant que des cohortes de jeunes femmes se pavanent en nuisette.

Depuis son siège de président de l’assemblée, Alfred Deller chantonne « The Three Ravens ». L’assistance s’arrête pour l’écouter, au moment même où il cherche en vain les paroles des autres couplets dans son veston de tweed et complète habilement sa prestation par un « la, la, la, la ». Pour détourner l’attention,  René Jacobs applaudit à tout rompre avant de se lancer dans des airs de Purcell, une tomate cerise encore coincée entre les dents.

Dans un coin, Dominique Visse déguisé en aviateur avec le casque en cuir et les lunettes, continue de ruiner Pascal Bertin en pratiquant des tours de magie. Gérard Lesne contemple les deux compères d’un œil goguenard, refuse de parier et cherche sa guitare électrique pour s’accompagner dans les Leçons de Ténèbres de Charpentier. Visiblement, cela n’est pas du goût de James Bowman qui s’enfonce confortablement dans un fauteuil et prétend somnoler, ce qui vexe Andreas Scholl qui entamait une chanson de son crû « Die Kartoffelnsalade scheint » hâtivement jetée sur le papier dans le train (la salade de pommes de terre brille).

Bien évidemment, tout ceci relève d’élucubrations abracadabrantesques et affectueuses, que les artistes et les lecteurs excuseront en ce 1er avril.

 

                                                                                                                                                    Viet-Linh NGUYEN