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« Les maîtres de musique »

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
27 octobre, 2013

27e édition du Festival de Lanvellec et du Trégor

du 11 au 27 octobre 2013

Après l’édition de l’an passé, nous revoici à Lanvellec pour la fin de cette édition consacrée cette fois-ci consacrée aux maîtres de musique, mais qui ne délaissera pas la « folie » qui nous avait précédemment gagné. On y retrouve cette ambiance si particulière et terriblement difficile à transcrire, la magie des lieux que transcende la musique, pour un voyage très varié où le long de chacun des trois week-ends, les mélomanes ont pu croiser les ombres de Roland de Lassus, Monteverdi, Charpentier, Scarlatti, Haendel, ou encore Bach… Voici le récit de notre nouvelle immersion trégorienne.

Orgue Dalham © MLC / Festival de Lanvellec

« C’est Noël ! »

Quand Geneviève Le Louarn vint lui demander de faire un concert de « son » festival dans l’église du village, M. Michel Deniau, maire de Penvénan en Côtes d’Armor, s’exclama : « C’est Noël ! » Et c’est beaucoup dire : c’est dire à quel point le Festival de Lanvellec et du Trégor est un grand festival, c’est dire aussi que les « locaux », tous ruraux qu’ils soient, le sentent, le savent, et son capable de s’en flatter — ce en quoi ils ont raison, bien plus que ceux qui regardent tout de haut. Il paraît que Vauvenargues a dit : « C’est une grande preuve de médiocrité que de n’admirer que modérément ».

La modération. Voilà sans doute une absente de ce festival, car il y a partout — regardez ces paysages, où le temps change si vite, ce qui est assez baroque d’ailleurs, ces ciels qui semblent être faits pour être peints, ces vents furieux et ces flots écumants… — partout, donc, et chez chacun aussi, passion, engagement viscéral (ou quasi), cordialité singulière… chez chacun, à commencer par Geneviève Le Louarn, qui fut à l’origine de le renaissance du fabuleux orgue Robert Dallam — mais non, pas fabuleux : car il est bien réel ! les fables de La Fontaine aussi, me direz-vous, alors laissons fabuleux —, à l’origine aussi du festival, et qui, bien des années après, l’a repris et choisit le thème, les artistes, élabore avec certains des programmes, choisit des lieux appropriés. Ainsi, pourquoi voulait-elle placer le concert Trois amis à Londres, programme consacré à l’époque classique, à Penvénan ? Hé, bien, tout simplement parce que l’église de Penvénan, bien qu’érigée dans les années 1830 et 1840, est de style parfaitement XVIIIe. Et d’ailleurs, en regardant en haut pendant le concert, on ne pouvait s’empêcher de se dire que décidément, la musique de Mozart de Johan Christian Bach allait bien avec ce plafond bleu ciel. Assurément, Lanvellec et le Trégor doivent beaucoup à cette grande dame.

Mais l’agrément du festival doit aussi beaucoup à l’accueil chaleureux qui est fait partout, où l’on retrouve toute l’équipe aimable — et nous sommes sensibles, pauvres êtres humains que nous sommes avant d’être critiques, à cela — du RIMAT et de ses bénévoles.

Et puis, nous en avons parlé, au-delà des gens, les lieux, le cadre — la saison même qui complète le cadre, car il fait beau ou pluie à Ambronay mais c’est le calme, la fin de l’été, encore un peu… Il fait beau ou pluie à Lanvellec, mais avec du vent, et c’est déjà l’automne ! Mais, l’automne avec ces bienfaits : car c’est la saison des noix et des noisettes, de la crème de marrons, des vendanges aussi, de quelques plats un peu chauds que l’on est content de retrouver — ah ! crêpes et gaufres, nous voilà ! — bref, de toutes ces bonnes choses qui empêchent un peu de regretter l’été. Et parmi ces bonnes choses, certain festival…

Mira Glodeanu © Patrice-Grange

« Trois amis à Londres »

Johann Christian Bach (1735–1782)
Quatuor no 1 pour flûte, violon, alto et basse en ré majeur WB 57
Quintette pour flûte, hautbois, violon, alto et basse en ré majeur, WB 75

Joseph Haydn (1732–1809)
Trio londonien no 1 pour flûte, hautbois et basse en si bémol majeur Hob. IV 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756–1791)
Quatuor pour hautbois, violon, alto et basse en fa majeur K. 370
Duo pour violon et alto en sol majeur K. 423
Quatuor pour flûte, violon, alto et basse en ré majeur K. 285 

Mira Glodeanu, violon et direction
Alexis Kossenko, flûte traversière
Christian Moreaux, hautbois
Pierre Vallet, alto
James Munro, violone

Vendredi 25 octobre, 21h, Église de Penvénan 

Le retour sur la scène de l’ensemble Philidor avec sa nouvelle directrice artistique, Mira Glodeanu, était attendu. Il faut dire que confier la direction d’un ensemble centré sur les vents à une violoniste a de quoi surprendre. Ce choix permet néanmoins à l’ensemble de connaître à proprement parler une nouvelle vie et d’aborder un répertoire nouveau. En l’occurrence, l’ensemble Philidor nous proposait un programme qui donnait à entendre les amitiés qui liait Mozart d’une part à Haydn, et d’autre part à Johann Christian Bach ; et ce, autour d’un lieu : Londres, ville emblématique du cosmopolitanisme de l’époque classique.

Si Haydn et Mozart ne s’y sont pas connus, c’est néanmoins une œuvre liée à la capitale britannique qui est proposée : le premier des trop rares Trios londoniens, œuvres extrêmement plaisantes, d’une vivacité et même d’un humour ravageurs — et peut-être l’ensemble a-t-il manqué un peu de détente pour pleinement nous y satisfaire.

L’influence de Johann Christian Bach sur Mozart a souvent été signalée, mais a eu tendance à éclipser les qualités propres du dernier fils du cantor. Sa musique est remarquablement fluide, qualité qu’elle partage avec celle de son ami, mais si les quatuors avec flûte de Mozart sont très centrés sur la flûte, les œuvres de Johann Christian sont un peu plus démocratiques et donnent davantage de place à chacun.

L’ensemble Philidor a paru précautionneux dans la première partie du programme, mais a su convaincre plus largement et s’est montré plus dégagé dans la seconde. Ainsi, les anches ont fait des leur et ont mis en difficultés Christian Moreaux dans le quatuor avec hautbois de Mozart — il retrouvera ses aises dans le quintette final —, tandis que le quatuor avec flûte en majeur a été un enchantement. Il faut dire qu’Alexis Kossenko est toujours impressionnant de sûreté technique, d’aplomb, de précision comme d’aisance. À ses côtés, Mira Glodeanu déploie un jeu tout en élégance du phrasé, souvent lyrique. La basse, confiée au violone de James Munro, est délicate, soutient, mais s’avère parfois un peu trop discrète et mériterait sans doute d’être mise davantage en valeur.

Le quintette de Johann Christian Bach sur lequel s’achevait le programme laissait entendre un ensemble épanoui, en pleine possession de ses grands moyens, très équilibré, plein de charme. L’ensemble du programme semble placé sous le signe de la courtoisie, de l’amabilité, de la sociabilité la plus parfaite, la plus affable et la plus élégante.

François Espinasse – D.R.

« Les maîtres de l’orgue : amitiés et filiations »

Louis Couperin (ca.1626–1661) : Prélude, Fugue sur le cromorne, Fantaisie
John Bull (ca.1562–1628) : The Spanish Paven
William Inglot (1554–1621) : The leaves be green
William Byrd (1543–1623) : Galiarda
Peter Cornet (ca.1575–1633) : Fantaisie du 1er ton
Girolamo Frescobaldi (1583–1643) : Aria detto Balletto
Johann Jacob Froberger (1616–1667) : Toccata da sonarsi alla levazione
François Roberday (1624–1680) : Troisième fugue et caprice
Georg Muffat (1653–1704) : Toccata quarta
Johann Sebastian Bach (1685–1750) : Nun laßt uns den Leib begraben BWV 1111, Was Gott tut das ist wohlgetan BWV 1116, Alle Menschen müssen sterben BWV 1117
Dietrich Buxtehude (1637–1707) : Præludium en sol mineur BuxWV 163 

François Espinasse, orgue Robert Dallam

Samedi 26 octobre, 21h, Église de Lanvellec

Après l’époque classique, remontons un peu le temps pour nous trouver dans le répertoire contemporain de l’exceptionnel orgue Robert Dallam de 1653. François Espinasse a eu à cœur de façonner un programme qui évoque quelques-uns des maîtres de l’histoire de l’orgue au XVIIIe siècle. Trois axes principaux, géographiques : l’Angleterre, l’Italie et l’Allemagne. La France n’est pas absente, puisque le programme s’ouvrait par trois pièces de Louis Couperin — qui ne nous ont pas pleinement convaincu et nous ont paru, sur cet orgue, manquer un peu de grandeur — et que les régions, en fait, se rencontrent : les Anglais ont voyagé jusqu’en Italie, Froberger aussi, qui aussi vint en France faire connaître sa musique et celle de son maître et ami Frescobaldi, et tous deux sont cités par Roberday. Quant à Muffat, il connaissait aussi bien Lully que Corelli et sa musique relève à proprement parler d’une synthèse européenne des styles de l’époque. Le programme s’achève avec trois chorals de Bach et un Prélude de Buxtehude, dont on sait les liens qui les unissait.

De ces pièces variées, ce sont les anglaises qui nous paru les plus abouties. L’orgue, de facture anglaise, leur donnait un éclat particulier, bien que ce soient des pièces pour virginal, et il nous a paru que la rigueur de François Espinasse leur convenait bien, mais qu’il parvenait aussi à leur donner un petit quelque chose de cordial, d’amène, bref, d’humain. Ainsi, The leaves bee green d’Inglot avait tout l’air d’un madrigal de campagne, et ne laissait pas de faire songer à un Gentleman Farmer…La registration, toujours soignée, évite les effets faciles, et c’est sans doute là l’une des raisons qui font des pièces anglaises une réussite : loin finalement de faire sonner l’orgue « en grand », elles parviennent à créer une ambiance intimiste.

Cette sagesse de la registration, peut-être, péchait un peu de l’Aria detto balletto de Frescobaldi, laquelle appelle sans doute davantage de théâtre ; de même, le Præludium de Buxtehude nous a paru manquer un peu de folie, de fantaisie.

François Espinasse excelle à caractériser chaque pièce et à créer des ambiances, et à cet égard les pièces courtes, les miniatures, lui réussissent. Dans les chorals de Bach, l’organiste fait preuve d’un très beau sens de la rhétorique. Il n’a manqué à ses lectures qu’un rien de fantaisie pour complètement satisfaire l’auditeur.

Dagmar Saskova © Atelier Fotoskoda

« L’alliance sacrée: les grands motets »
Ensemble La Fenice & les favoriti de la Fenice,
dir. Jean Tubéry 

Giovanni Gabrieli (ca.1555–1612)
Canzon primi toni in due cori
Canzon seconda a 6
Jubilate Deo omnis terra, a 8 voci
Beata es Virgo Maria 

Heinrich Schütz (1585–1672)
Jauczet dem Herren alle Welt, a 8 voci in echo
Magnificat anima mea
Freue Dich des Weibes deiner Jugend
Es steht Gott auf
Wohl dem, der ein tugendsam Weib hat 

Claudio Monteverdi (1567–1643)
Armato il cor 

Johann Vierdanck (1605–1646)
Sonata auf dem Lied »Als ich einmal Lust bekam, anzusprechen eine Dam’« 

Tarquino Merula (1595–1665)
Ciaccona a tre
 

Dagmar Saskova, soprano
Renaud Tripathi, haute-contre
Philippe Froeliger, ténor
Nicolas Achten, baryton
Hubert Deny, basse 

Ensemble La Fenice

Jean Tubéry, cornets et direction
Stéphanie Pfister, violon
Claire McIntyre, trombones alto et ténor
Franck Poitrineau, trombones ténor et basse
Krzysztof Lewandowski, basson et cornet
Nicolas Achten, théorbe
Philippe Grisvard, orgue et clavecin

 

Dimanche 27 octobre, 15h, Église Saint-Jean-du-Baly, Lannion

L’alliance sacrée

Belle histoire d’amitié mêlée de transmission et d’estime que celle qui lia Giovanni Gabrieli et Heinrich Schütz. Grand pédagogue, organiste de Saint-Marc, le Vénitien accueillit Schütz comme élève ; Enrico il Sagittario fut sans doute l’un de ses élèves les plus talentueux, et il tira grand profit de ce voyage en Italie : non seulement il réutilisa dans ses Psalmen Davids la technique de composition en doubles chœurs, mais de plus il n’hésitera pas à paraphraser certaines œuvres italiennes qu’il avait pu découvrir, comme le madrigal Armato il cor de Monteverdi, devenu une Sinfonia sacra sopra Armato il cor sur les paroles Es steht Gott auf ; l’œuvre de Monteverdi se trouve inscrite dans une composition plus vaste, et il ne s’agit pas d’un contrafactum mais d’une véritable réécriture.

Au soir de sa vie, trois ans après la venue de son brillant élève à Venise, Gabrieli lègue à Schütz son anneau d’or. Comme l’écrit Jean Tubéry dans le programme, « le legs n’est pas anodin, pour un vénitien qui visite chaque année de sa vie les sposalizio del mare où l’on voit le doge jeter son anneau d’or dans la lagune en signe d’éternelle reconnaissance et de pérennité qu’elle confère à la cité lacustre ». L’on sait à quel point Schütz se montra digne de l’estime de son maître, puisqu’il est souvent considéré comme le « père de la musique allemande ».

Jean Tubéry a construit un programme en deux parties. La première évoque la jeunesse vénitienne de Schütz, son apprentissage ; on y entend des œuvres du maître Gabrieli et des œuvres de Schütz. Tirant un habile parti du lieu, La Fenice joue la carte de la spatialisation et n’hésite pas, comme ce pouvait être le cas au XVIIe siècle, à placer les chœurs assez loin l’un de l’autre, créant ainsi un effet de surprise et, comme le mentionne le titre générique di Jauchzet dem Herren de Schütz, un « écho ». Œuvres grandioses, dans lesquelles La Fenice se montre parfaitement à l’aise, se jouant d’ailleurs des difficultés que peuvent impliquer la dispersion des troupes dans l’église.

J.Tubéry © Matsas

La seconde partie évoque plus spécifiquement Schütz seul, et son héritage italien. Ici, plus d’effet de surprise dû à la spatialisation. La perfection technique et la maîtrise du langage musical de Schütz sautent aux oreilles. En introduction de cette seconde partie est proposée une élaboration de Johann Vierdanck d’une chanson bien connue dans l’Allemagne du XVIIe siècle, « Als ich einmal Lust bekam » ; pour que le public en saisisse bien non seulement le sens, mais aussi la teneur musicale, Jean Tubéry raconte le contenu de la chanson, puis la chante accompagné du théorbe de Nicolas Achten, et l’on mesure ainsi le travail accompli par Vierdanck, qui livre une pièce très riche en effets d’une redoutable efficacité — je pense en particulier aux unissons. S’ensuivent de somptueuses pièces religieuses de Schütz, et une mémorable chaconne de Merula où l’ornementation a été, à notre sens, particulièrement remarquable.

Mais tout, en somme l’était dans ce concert : chacune des voix, chacun des instruments a assuré sa partie avec brio, et l’on aurait peine à citer les qualités de tout le monde. Signalons tout de même que la clavecin de Philippe Grisvard, à qui étaient confiée le soin d’introduire les pièces et qui donnait pour cela des Intonationi di Andrea e Giovanni Gabrieli, brillait par un toucher particulièrement soigné, lequel se goûtait également dans le continuo. Remarquable aussi, la parfaite cohésion de l’ensemble. Si quelquefois l’équilibre était à peine mis à mal — violon couvert çà et là par le cornet, Dagmar Saskova, soprano, un peu trop en retrait dans la première partie —, ces petits défauts n’ont été que ponctuels. Assurément, La Fenice, à qui revenait le soin de conclure cette 27e édition du festival de Lanvellec et du Trégor, a joué un coup de maîtres, en proposant un programme habilement construit et excellemment exécuté. Voilà de ces conclusions comme on aimerait soi-même en faire dans ses articles !

Loïc Chahine