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Les ombres de Didon (Purcell, Didon et Enée, Novantik Project Basel – Bâle, 16/11/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
27 novembre, 2014

Henri Purcell (1659-1695), 

Didon et Enée (1689)

Novantik Project Basel, Bâle, 16 novembre 2014

 

dido_aeneas

 

Opéra en un prologue et trois actes, sur un livret de Nahum Tate d’après Virgile.

Complété par des airs de :
Ralph Vaughan Williams (1872-1958) :
Rest (1908)
Three Elizabethan Songs – Sweet Day (1899)
Five English Folk Songs – The Lover’s Ghost (1913)

Matthias Deger (1989) :
Aeneis (2014)

Distribution

Solistes :
Evelyn Tubb (Didon), Sebastian Leon (Enée), Perrine Devillers (Belinda), Maria Weber (Seconde suivante), Tanja Vogrin (l’Enchanteresse), Anna Miklashevich (Première sorcière), Florencia Menconi/ Roman Melish (Seconde sorcière), Philippe Jacquiard (un Marin), Breno Quinderé (un Esprit)

Choeur :
Sopranos : Perrine Devillers, Anna Miklashevich, Maria Weber
Altos : Florencia Menconi, Breno Quinderé, Roman Melish
Ténors : Jakob Bergsma, Matthias Deger, Philippe Jacquiard
Basses : Sebastian Leon, Valentin Parli

Orchestre :
Flûtes : Tabea Schwartz, Ayelet Karni
Hautbois : Ayelet Karni
Traversos : Johanna Bartz
Violons : Sara Bagnati, Bernardo Ferrao
Alto : Katia Viel
Viole de gambe : Teodoro Baù
Harpe : Tanja Vogrin
Violoncelle : Sophie Lamberbourg
Violone : Lucie Cornemillot
Théorbe, guitare : Michael Ely
Clavecin : Chani Lesaulnier

 

Théâtre d’ombres Controluce : Gabriel Beddoes, Paola Binachi, Cora De Maria, Alberto Jona, Jenaro Meléndrez Chas
Technique  : Matin Storz, André Kuwalik, Freies Theater Tempus Fugit
Directrice de production : Abélia Nordmann
Direction musicale : Abélia Nordmann & Valerio Zanolli

Représentation du 16 novembre 2014 à la Voltahalle (Bâle, Suisse)

Didon et Enée est certainement l’un des ouvrages baroques les plus représentés, souvent avec les mises en scène réduites que permet son intrigue à la fois historique et intemporelle. Au sein de cette production foisonnante, les jeunes talents du Novantik Project Basel, pour la plupart élèves ou issus de la célèbre Schola Cantorum de Bâle, ont proposé récemment une version mise en scène par le théâtre d’ombres Controluce, basé à Turin. Ce programme original a suffisamment attiré notre attention pour que nous fassions le déplacement jusqu’à Bâle. A quelques jets de pierre de la frontière française, le cadre moderne de la Voltahalle, éclairé à la bougie, nous immergeait d’emblée dans une atmosphère résolument baroque. La disposition de l’orchestre et des musiciens sur le côté droit de la scène, au même plan que les spectateurs, contribuait à renforcer ce sentiment tout comme à instaurer une convivialité de bon aloi entre les artistes et le public. 

L’impressionnant travail effectué par les artistes de Controluce suit de près le livret, en illustrant efficacement les principaux développements de l’action au moyen d’ombres projetées sur un rideau de scène blanc. On voit ainsi défiler le bateau balloté par les flots qui accompagne l’arrivée d’Enée et de ses compagnons, puis l’architecture antique qui évoque la cité carthaginoise, et qui cède la place à un profil de Didon, hiératique héroïne de l’intrigue. Un tourbillon de cartes suggèrant le destin qui va se jouer précède le ballet des sorcières de la fin du premier acte. Des oiseaux et leurs nids accompagnent les scènes d’amour de la première moitié du second acte, tandis que l’intervention de l’Esprit sera appuyée d’une silhouette de Mercure avec son caducée. Au troisième acte, le choeur des sorcières est rehaussé de poissons colorés et effrayants, et la fin tragique de Didon est annoncée par l’effacement progressif de son nom. Durant son chant d’agonie elle semblera se débattre dans une toile qui l’enserre, le final étant illustré de guerriers troyens en noir et blanc, comme empruntés à une céramique grecque. Lorsque les chants se sont tus, le rideau central tombe, dévoilant en une hyperbate saisissante les différents artefacts projetés.

Didon et Enee

Côté musical l’originalité n’est pas en reste. Clin d’oeil aux parties perdues de l’oeuvre (notamment le prologue et la fin du second acte), Novantik insère des chants modernes dans la partition de Purcell. Leur orchestration dépouillée s’accorde judicieusement au reste de la partition. Ainsi chaque acte s’ouvre sur une strophe de la cantate latine Aeneis. Le jeune ténor Matthias Deger interprète lui-même l’oeuvre qu’il a composée pour cette production, en duo avec Maria Weber, accompagnés tous deux par le délicat traverso de Johanna Bartz

Les chanteurs du Novantik Project composent un savoureux plateau. Evelyn Tubb incarne de son timbre mat rehaussé d’accents cuivrés une Didon à l’inexorable destin (qui s’achève sur un poignant « Remember me »). Face à elle Sebastian Leon compose un Enée charmeur, tempèrant sa vigoureuse projection de baryton par des reflets veloutés dans les scènes d’amour, puis se soumettant avec de lourds regrets au commandement des dieux. Le contre-ténor Breno Quinderé façonne de son timbre au voilé diaphane un Esprit envoûtant. Philippe Jacquiard ouvre le troisième acte par une truculente démonstration, en débitant l’appel du marin (« Come away, fellow sailors ! ») d’une voix avinée par une nuit dans les tavernes de Carthage… La Belinda de la mezzo Perrine Devillers, avec son timbre cuivré teinté d’une perpétuelle angoisse, semble incarner un double dramatique de sa maîtresse. Son « Pursue thy conquest Love » sonne comme une annonce de la fin funeste de la royale passion. Tanja Vogrin développe de son timbre grave et acide les incantations de l’Enchanteresse, appuyées sur sa forte présence scénique. Les rôles de socrcières sont habilement distribués entre Anna Miklashevich (Première Sorcière), et Florencia Menconi et Roman Melish qui se partagent dans une complicité parfaite le rôle de la Seconde Sorcière, dont la voix contrefaite du contre-ténor ukrainien incarne la dimension surnaturelle. 

Ajoutons que les choeurs se montrent ronds et fort drus dans la projection, démultipliant l’atmosphère dramatique. A la fin du premier acte, le dédoublement en deux parties (dont une située en coulisses) en renforce les effets. Sous la baguette de Valerio Zanolli l’orchestre développe des sonorités moëlleuses et bien rondes ; on eût toutefois apprécié davantage de mordant dans certaines attaques. Il ne reste qu’à espérer que cette production originale et réussie dépasse le cadre de la cité rhénane, et vienne conquérir quelques scènes françaises : elle le mérite amplement ! 

Bruno Maury