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Les orchestres traditionnels se baroquisent-ils ?

9 février, 2004

Les orchestres traditionnels se baroquisent-ils ? 

 

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Avant tout et après le désastre de Il était une fois Jean Sébastien Bach, l’illustration ci-dessus rappellera à certains les excellentes Chroniques d’Anna Magdalena Bach de Jean-Marie Straub (1967). Pour ceux qui ne les connaîtraient pas encore, il s’agit d’un film culte et ceci à plusieurs titres : en premier lieu, les Chroniques sont emblématiques du style contemplatif de Straub et de l’avant-garde cinématographique allemande de l’époque; en second lieu, c’est Gustav Leonhardt en personne qui joue le rôle de Bach alors qu’Harnoncourt joue de la basse de viole en Prince d’Anthalt-Köthen !!! Ajoutez à cela les musiciens du Concentus Musicus Wien, la présence de Bob van Asperen, une bande son sublime et des plans à la photographie magnifique. Car là réside la particularité de l’oeuvre : il ne s’agit pas de raconter la vie du Cantor mais de se rappeler sa vie à travers sa musique. Trêve de compliments, accourez donc la voir à Cité de la Musique le 18 Octobre en présence du plus grand claveciniste vivant en personne, si vous en avez l’occasion.

Revenons à présent à nos moutons : on sait que désormais les grands orchestres symphoniques et philharmoniques se « baroquisent » à l’occasion en utilisant des archets ou des instruments d’époque pour leurs solistes. On sait également qu’ils n’hésitent plus à inviter des chefs spécialisés à leur tête, lorsqu’ils s’engagent dans un répertoire devenus la chasse gardée d’ensembles obsédés d’authenticité et de musicologie. Mais l’influence des formations baroques va peut-être bien plus loin : j’ai été surpris d’entendre l’Orchestre de Chambre National de Toulouse jouer Haydn et Tchaïkovsky avec des tempos trop contrastés et des cordes affreusement grinçantes dues à l’utilisation d’un tiers de l’archet. On aurait cru que l’orchestre faisait exprès de jouer faux, de bousculer les mesures, d’emmêler les pupitres à la recherche d’un contrepoint illusoire. 

Où sont donc passés ce beau son, cette pureté des violons, cette pérennité imposante du discours qui caractérisent l’orchestre classique ? Le style des baroqueux a t-il affecté la manière d’envisager la musique, quelle qu’elle soit ? 

On assiste aujourd’hui à une segmentation et à une spécialisation croissante du domaine musical. Ce cloisonnement est chronologique : ensembles Renaissance, groupes baroques, orchestres romantiques. Pire encore, on observe parallèlement une nationalisation de la musique : Il Giardino Armonico et Europa Galante auront-ils bientôt le monopole de Vivaldi grâce à leur exubérance inimitable tandis que Niquet et Christie défendront leur pré carré lulliste ? Ce serait catastrophique. Il est à mon sens extrêmement dommage que les formations traditionnelles aient délaissé le baroque : elles apportaient une vision moins historique certes, mais leur lecture différente était lumineuse de néo-classicisme et de drame. Ah, Joan Sutherland et Marilyn Horne dans le Giulio Cesare dirigé par Bonynge !!! Espérons donc que les successeurs de Karajan sauront se protéger des sirènes des XVII et XVIIIème siècle. A quand Wagner avec un théorbe, un clavecin et une viole de gambe lors du festival de Bayreuth ? 

                                                         V.L.N.