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Les ors vivaldiens de Vicence

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2010

Antonio VIVALDI (1678-1741)

Ottone in villa, 1713 (RV 729)


Dramma per musica in tre atti
Livret de Domenico Lalli 

Cleonilla : Verónica Cangemi (soprano)
Ottone : Sonia Prina (contralto)
Caio Silio : Julia Lezhneva (mezzo-soprano)
Decio : Topi Lehtipuu (ténor)
Tullia : Roberta Invernizzi (soprano)

Orchestre Il Giardino Armonico
Direction : Giovanni Antonini

2 CDs, 134′ Naïve, 2010.

Ottone in villa, créé le 17 mai 1713 à Vicence, est le premier opéra officiellement composé par le Prete Rosso, à l’âge de 35 ans. En réalité, Vivaldi avait approché l’univers de l’opéra en tant que « retoucheur de partition », et probablement déjà composé pour le compte d’autres compositeurs lyriques, comme en témoigne le procès intenté en 1706 à Girolamo Polani, afin de réclamer à ce dernier des honoraires pour l’écriture d’une grande partie de l’opéra Creso tosto alle fiamme, créé l’année précédente au théâtre Sant’Angelo.

Vicence, dans l’arrière-pays vénitien, connaissait en ce début du XVIIIème siècle une vie artistique animée. A l’écart du Teatro Olimpico, le chef d’œuvre de Palladio plutôt consacré au théâtre parlé, l’activité lyrique se tenait au Teatro delle Garzerie, le « théâtre des Echardonneurs », en hommage aux cardeurs vicentins qui avaient fait autrefois la fortune de la cité. Mais depuis 1711 se bâtissait un luxueux édifice concurrent, le Teatro delle Grazie, qui ouvrit ses portes lors du carnaval de 1713.

Aussi, afin de reconquérir sa clientèle, le Teatro delle Garzerie devait frapper un grand coup : nouvelle commande auprès d’un musicien à la réputation déjà solide à Venise, soin extrême des chanteurs (la célèbre virtuose Maria Giusti en Cleonilla, la contralto Diana Vico dans le rôle-titre, et le jeune castrat Bartolomeo Bartoli dans le rôle de Caio). Le librettiste Domenico Lalli avait pour sa part concocté une intrigue provocante et fortement pimentée d’érotisme, sur la base du Messalino de Francesco Maria Piccioli, écrit quelque trente ans plus tôt.

Faute de documentation musicologique fiable, nous ne savons malheureusement pas quel fut l’accueil du public lors des premières représentations. Toutefois, la diffusion ultérieure de nombreux airs d’Ottone à Londres et Hambourg, la reprise complète effectuée en 1729 à Trévise (dans une version remaniée par l’auteur), et le début véritable à Venise, quelque mois plus tard, de la carrière lyrique du Prete Rosso incitent à penser que ce coup d’essai fut un coup de maître.

Quelques mots de l’intrigue, simple dans son principe, mais enrichie de nombreux rebondissements et quiproquos. Cleonilla, maîtresse de l’empereur Ottone, a séduit le beau Caio Silio puis s’est éprise du page de ce dernier, Ostilio. En réalité ce page n’est autre que Tullia, la maîtresse délaissée de Caio ! Usant de sa séduction, Ostilio/ Tullia demande à Cleonilla de lui jurer son amour, et son aversion pour Caio. Celui-ci, caché, assiste à la scène et laisse éclater sa fureur (acte I). De son côté, Ottone demeure sourd aux injonctions de Decio, qui lui reproche sa liaison avec la sulfureuse Cleonilla. Caio tente de pénétrer dans les appartements de Cleonilla qui le repousse, et à qui il remet une lettre d’amour. Ottone survient et découvre la lettre, mais la rusée Cleonilla lui fait croire que Caio lui a demandé de la faire parvenir à Tullia, sa maîtresse délaissée. Caio échappe ainsi aux soupçons de l’empereur, tandis que Tullia laisse échapper sa douleur (acte II). L’acte III s’ouvre à nouveau sur les reproches de Decio à Ottone. Cleonilla, Caio et Tullia poursuivent leurs chassés-croisés amoureux. Lorsque Caio, rejeté par Cleonilla, voit celle-ci tomber dans les bras d’Ostilio/Tullia, il s’apprête à tuer cette dernière. Supris par Ottone qui le questionne sur son geste, Caio déclare avoir voulu sauver l’honneur de l’empereur. Ottone l’invite alors à achever son geste, mais Tullia révèle sa véritable identité et l’infidélité de Caio (sans toutefois impliquer Cleonilla). Magnanime, Ottone demande à Cleonilla de pardonner son injuste soupçon (!) et unit Caio et Tullia. Tout est bien qui finit bien…

Dès les premières mesures de l’ouverture (deux allegros encadrant un larghetto), Giovanni Antonini imprime à l’orchestre un sens précis du rythme, traduit par une finesse incisive des cordes, dont rend parfaitement compte une prise de son d’une grande clarté. La qualité de l’orchestre sous la baguette de son chef ne se démentira pas tout au long de l’oeuvre, point essentiel pour la restitution d’une musique délicate mais à l’orchestration assez peu variée, et qui repose à peu près totalement sur les cordes. Académisme ou mièvrerie transforment en effet très vite les opéras vivaldiens en un salmigondis musical insipide et maniéré, qui donne trop vite raison à ceux qui prétendent que le Prete Rosso a composé cent fois le même opéra ! La direction d’Antonini illustre avec conviction la richesse et le caractère savant de cette musique, et nous devons pour cela l’en louer.

Comme lors de la création, la distribution de cet enregistrement a manifestement été choisie avec un soin particulier. Sonia Prina et Veronica Cangemi comptent sans conteste parmi les grandes interprètes baroques du moment. Mais plus encore que les virtus individuelles on peut souligner la grande homogénéité de la distribution, dans laquelle les interprètes moins connus font également preuve d’une grande qualité vocale.

Commençons par les « stars », et donc par Sonia Prina dans le rôle-titre. Après une mise en voix très prometteuse (« Por tormento, ed e piacer »), la contralto prend un timbre très cuivré, tout à fait seyant à son rôle masculin, pour alterner avec grâce les ornements vertigineux du « Frema pur, si ogni Roma », dévalés sur des cordes nerveuses, avec des pianissimi délicatement filés. Le second acte s’ouvre sur le morceau de bravoure « Come l’onda », faisant ensuite place à la majesté teintée de compassion du « Compatisco il tuo fiero tormento ». Enfin au troisième acte, un ton impérial et jouisseur anime avec bonheur le « Tutto sprezzo ».

Veronica Cangemi bénéficie d’une kyrielle d’airs dans le rôle de Cleonilla. Faute de pouvoir faire un choix, on citera pêle-mêle : la finesse du « Quanto m’alletta », les ornements aériens du « Caro bene » et le phrasé impeccable du « Che fe, che amor » au premier acte, la fausse ingénuité particulièrement bien feinte au second acte (« Tu vedrai »), et le définitif et décidé « No, per te, non ho piu amor no » au dernier acte. N’en jetez plus !

Roberta Invernizzi (Tullia) nous a charmé quant à elle par son timbre cristallin, ses aigus impeccables (« Con l’amor di donna amante », en écho au précédent air de Caio), un émouvant « Misero spirto mio » (au second acte), et un « Che bel contento » preste et enlevé à l’approche du dénouement final.

La jeune soprano russe Julia Lezhneva reprend de manière convaincante le rôle de Caio -chanté par le castrat Bartoli lors de la création- avec un timbre légèrement cuivré. Ses différents airs découvrent peu à peu ses ressources de chanteuse comme de comédienne : aigus scintillants (« Chi seguir vuol la costanza »), fureur flamboyante où les ornements en cascade alternent avec de beaux passages pianissimi (« Gelosia,tu gia rendi l’alma mia » au final de l’acte I), émouvante supplique de la lettre (« Lege almena ») et air aérien de l’oiselet (« Io sembro appunto », avec un beau passage de flûte) au second acte, douleur contenue du désespoir relayé par les cordes (« Guarda in quest’occhi ») au troisième acte.

Seul interprète masculin, le ténor d’origine finlandaise Topi Lehtipuu (Decio) relève avec brio chacune de ses rares apparitions de son timbre à la projection généreuse et d’une bonne ampleur dans les graves (« Il tuo pensiero e lusinghiero », « Ben talor favella il Cielo », « L’esser amante »).

Pour les amateurs de présentations traditionnelles (il en existe encore !), ajoutons que Naïve a réalisé un coffret sous cartonnage, avec une plaquette très complète en quatre langues : livret bien sûr, mais aussi article bien documenté de Frédéric Delaméa sur les circonstances de la création de l’œuvre, notices biographiques des interprètes, synopsis de l’œuvre, récapitulatif des airs…Cette contribution de haute volée à la monumentale Intégrale Vivaldi entreprise par l’éditeur a décidément toutes les bonnes raisons de figurer dans votre discothèque baroque !

Bruno Maury

Technique : prise de son claire, bon relief sonore.

Site officiel de l’édition Vivaldi de Naïve